Ces auteurs étrangers qui ont choisi d’écrire en français

Tous les auteurs ne choisissent pas leur langue maternelle comme langue d’écriture ! Partons à la rencontre de ces écrivains qui pour des motifs politiques ou stylistiques, ont choisi la langue de Molière pour écrire leurs œuvres majeures.
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Ces auteurs étrangers qui ont choisi d’écrire en français

Nous n’avons de cesse de le répéter : apprendre une langue étrangère peut vous permettre de découvrir des horizons insoupçonnés. Parler une nouvelle langue, c’est aussi un moyen de donner vie à vos projets les plus fous. Et pourquoi pas même écrire un livre dans votre nouvelle langue ! Vous pensez que c’est impossible ? Pourtant, les écrivains que nous vous présentons ici ont un point commun étonnant : pour des motifs politiques ou stylistiques, ils ont choisi la langue de Molière pour écrire leurs œuvres majeures. Voici donc quelques-uns des plus fameux auteurs étrangers qui ont appris à écrire en français. 

Jonathan Littell : un Franco-Américain à l’académie Goncourt

Jonathan Littell est un écrivain et romancier franco-américain né le 10 octobre 1967 à New York. Né d’un père américain mais scolarisé en France, il maîtrise très tôt l’anglais et le français, qui bercent son enfance. Jeune homme, Jonathan Littell se montre très sensible au sort réservé aux populations en guerre. Dans les années 90,  il s’engage dans l’action humanitaire et notamment pour Action contre la Faim, pour laquelle il travaillera 7 ans.

Jonathan Littell se fait connaître du grand public en publiant son roman Les Bienveillantes en août 2006. Cette œuvre, dans laquelle il met en scène l’histoire de Maximilien Aue, juriste intransigeant au parcours complexe enrôlé dans la SS, obtient un succès populaire majeur récompensé des prix Goncourt et Grand Prix du roman de l’Académie française 2006. Avec 1390 pages, Les Bienveillantes est une œuvre monumentale intense, éprouvante… et entièrement écrite en français.

Pourquoi avoir fait ce choix ? Dans un entretien accordé à l’Express, Jonathan Littell reconnait avoir choisi d’écrire en français sans vraiment s’être posé la question. Une évidence pour ce féru de littérature française dont les grands romans classiques ont accompagné toute la jeunesse !

Samuel Beckett : le pessimisme toujours à l’œuvre 

Samuel Beckett est l’un des dramaturges les plus célèbres du XXe siècle. Né en 1906 en Irlande, Beckett est un vrai féru de langues étrangères. Il a notamment étudié le français, l’italien et l’anglais à l’université Trinity College de Dublin. À la fin des années 1930, il voyage à travers l’Europe puis décide de s’installer à Paris dont il tombe totalement amoureux. Beckett y écrit son premier roman Murphy en 1937, dans lequel il narre l’histoire de Murphy, jeune infirmier condamné à travailler dans un asile psychiatrique pour subvenir aux besoins de sa femme.  D’abord écrit en anglais, Samuel Beckett se charge lui-même de la traduction française de Murphy l’année suivante.

Essais, romans et pièces de théâtre : tout au long de sa vie d’écrivain, Beckett alternera entre langue de Shakespeare et langue de Molière. Écrire en français lui permettait plus facilement d’écrire « sans style » et « froidement », une technique d’écriture qui illustrait d’autant mieux sa philosophie nihiliste. Auteur « pessimiste », Beckett privilégiait ainsi la langue française pour valoriser au mieux une pensée littéraire centrée sur l’absurdité de la condition humaine.

Samuel Beckett a écrit ses œuvres les plus célèbres en français, notamment En attendant Godot et Fin de partie qui constituent encore aujourd’hui des pièces majeures du répertoire théâtral de l’absurde. 

Eugène Ionesco : le maître de l’absurde

Partout dans le monde, ses pièces de théâtre font rire chaque semaine des centaines de spectateurs. Né le 26 novembre 1909 d’un père roumain et d’une mère française, Eugène Ionesco est l’un des maîtres du théâtre de l’absurde.

Ionesco passe sa petite enfance en France où il est baigné dans les cultures roumaines et françaises. Bilingue, il écrit ses premiers poèmes à l’âge de 11 ans. 

Au divorce de ses parents en 1925, Eugène Ionesco retourne en Roumanie pour vivre avec son père. Il y suit des études de lettres françaises à l’université et participe à la rédaction de diverses revues avant-gardistes. Amoureux de ses deux cultures d’origine, il passe une grande partie de sa vie à voyager entre Bucarest et la France, où il s’installe définitivement à partir de 1942. 

Tantôt absurde, drôle, satirique et parfois cynique, le théâtre de Ionesco met notamment à mort les codes et les stéréotypes d’une bourgeoisie qu’il honnit. Eugène Ionesco prend ainsi le parti d’écrire en français la plupart de ses œuvres majeures  : Les Chaises, RhinocérosLe roi se meurt et bien sûr La Cantatrice Chauve, pièce dans laquelle Ionesco dresse un portrait de la société contemporaine sous les traits de deux couples qui ne cessent de tenir des propos ridicules et inutiles.

Agota Kristof : la Suisse, un exil forcé

Agota Kristof est une écrivaine et poétesse née le 30 octobre 1935 à Csikvánd en Hongrie. Fille d’un instituteur et d’une enseignante en arts ménagers, elle obtient d’abord un bac scientifique.

À l’âge de 21 ans, Agota Kristof doit quitter son pays, la Hongrie, alors que la révolution des Conseils ouvriers de 1956 est écrasée par l’armée soviétique. Agota, son mari et leur fille âgée de 4 mois, s’enfuient vers Neuchâtel en Suisse où elle trouve un emploi dans une usine d’horlogerie à Fontainemelon. Elle prend alors l’habitude d’écrire chaque soir des poèmes dans lesquels elle évoque cette migration forcée.

Agota Kristof connait notamment un grand succès avec sa « Trilogie des jumeaux », qui relate le destin de deux frères placés chez une grand-mère dont ils ne connaissent rien, tandis que la guerre fait rage.

Si elle adopte la langue française pour écrire la plus grande partie de son œuvre, Agota Kristof dépeint pourtant cette langue comme une langue « ennemie » au regard de sa langue maternelle, souvenir d’une migration qui fut tant pénible à vivre.

Milan Kundera : l’histoire d’une révolte politique

Milan Kundera nait en 1929 en Moravie, dans une famille où l’art et la culture occupent une place prépondérante. Le jeune Milan s’intéresse alors à plusieurs domaines, et suit notamment des études de littérature puis de cinéma. 

Sa carrière littéraire commence d’abord en langue tchèque ; mais très vite, Kundera choisit le français comme langue d’écriture… pour des raisons politiques. En effet, Kundera rejette totalement le pacte de Varsovie signé en 1968. Il s’exile alors en France pour fuir la censure qui agite la Tchécoslovaquie. En adoptant le français comme langue d’écriture, il souhaite signifier la rupture avec un pays dont il déteste le régime en place. 

Dans un article publié en 1994 dans la Revue des Deux Mondes, Milan Kundera fait part de son amour pour la culture française :

« Toute ma jeunesse tchèque fut marquée par une francophilie passionnée. C’était juste après la guerre ; ce qui signifie que l’amour de la France a plus ou moins facilement survécu au choc de Munich. Comment a-t-il pu y survivre ? Parce que l’amour de la France ne résidait jamais dans une admiration des hommes d’État français, jamais dans une identification à la politique française ; il résidait exclusivement dans la passion pour la culture de la France ».

Après avoir obtenu la nationalité française en 1980, Kundera écrit alors encore en tchèque. En 1984, il publie l’une de ses œuvres majeures : L’Insoutenable légèreté de l’être, dans lequel il étudie le mythe de l’éternel retour et dans lequel il évoque les sentiments que fait naître l’exil. En 1990, il publie L’Immortalité, une méditation sur la place de l’écrit dans une société moderne où l’image domine tout. Ce n’est qu’en 1995 qu’il publie La Lenteur, son premier roman écrit en français dans lequel il livre une réflexion sur le monde moderne.

Jorge Semprún : un passé tumultueux

Jorge Semprún est un écrivain et scénariste espagnol né le 10 décembre 1923. Issu de la bourgeoisie madrilène, il découvre la France en 1939 tandis que ses parents fuient la guerre civile d’Espagne. 

Sensible à l’idéal communiste, Jorge rejoint la Résistance française et entre en contact avec le réseau des Francs-tireurs et partisans – main-d’œuvre immigrée. Il est arrêté par la Gestapo en 1943 puis déporté au camp de concentration de Buchenwald, qui le marquera à vie. 

Dans son premier roman Le Grand Voyage, Jorge raconte ces cinq jours passés dans un wagon de marchandises faisant route jusqu’au camp de concentration de Buchenwald. Il y évoque également la guerre civile espagnole et quelques-unes de ses expériences sordides.

Jorge Semprún explique avoir choisi la langue française pour conforter le travail de reconstruction engagé après toutes ces années difficiles vécues en Espagne. Beaucoup de ses ouvrages sont des témoignages ou des réflexions sur ses expériences passées : L’Évanouissement, Quel beau dimanche, Le mort qu’il faut, L’Écriture ou la Vie et Vingt ans et un jour.

Andreï Makine : la culture française transmise par sa grand-mère

Andreï Makine est un romancier et essayiste russe né le 10 septembre 1957 à Divnogorsk, au cœur de la Sibérie. Suite à la disparition de ses parents probablement déportés, il vit ses premières années à l’orphelinat.

À l’âge de quatre ans, Andreï apprend le français grâce à sa grand-mère d’origine française qui s’occupe régulièrement de lui, jusqu’à devenir bilingue. Dans son roman autofictif Le Testament français, Andreï raconte comment cette grand-mère – Charlotte Lemonnier dans l’ouvrage – transmet ses connaissances et lègue la culture de son pays natal à son petit-fils.

Andreï prend ainsi goût à la culture française qu’il étudie à l’université. Il y rédige une thèse intitulée « Roman sur l’enfance dans la littérature française contemporaine », et enseigne également la philologie à l’Institut pédagogique de Novgorod où il collabore à la revue Littérature moderne à l’étranger.

Dans les ouvrages de Makine, les thèmes du bilinguisme et de la double appartenance culturelle sont régulièrement incarnés par des personnages nourris de diverses cultures. Son premier roman, La Fille d’un héros de l’Union soviétique paru en 1990 est le point de départ d’une carrière littéraire avec le français comme langue d’écriture. Il écrit également plusieurs livres sous le nom de Gabriel Osmonde dont L’Œuvre de l’amour et L’Alternaissance.

Andreï s’installe clandestinement en France en 1987 et demandera l’asile politique qui lui sera accordé quelques années plus tard. Il a été élu à l’Académie française le 3 mars 2016.

Anna Moï : échapper aux contraintes de sa langue d’origine

Anna Moï – de son vrai nom TRẦN Thiên Nga – est une écrivaine et romancière née le 1er août 1955 à Saïgon, au Vietnam. Elle est issue d’une famille plutôt aisée avec une mère enseignante et un père officier qui écrit quelques articles pour la presse locale. 

Dès la maternelle, elle est scolarisée dans une école francophone et poursuit ses études dans un lycée français au Vietnam. Après avoir obtenu le baccalauréat au lycée français Marie Curie de Saigon, elle part vivre à Paris dans les années 70 où elle étudie l’histoire à l’université de Nanterre. Lorsqu’elle revient vivre à Saïgon dans les années 90, elle commence à rédiger des articles pour un magazine francophone qui traite de la culture vietnamienne. Dès lors, elle commence à écrire en français des nouvelles, puis des romans.

Dans un article publié par Le Monde, Anna Moï expliquait vouloir échapper aux rigidités de sa langue d’origine :

« En vietnamien, il n’y a pas un mot pour dire vous ou tu. Si j’écris sur une femme, je suis obligée de dire « petite sœur ». Si j’ai envie d’inventer une histoire où cette femme aime un homme plus jeune qu’elle, c’est impossible, la langue ne le prévoit pas »

La plupart de ses ouvrages prennent source dans son pays natal. Son roman, Le Venin du papillon a obtenu le Prix Littérature-monde décerné lors du Festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo.

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