Les émojis sont-ils les nouveaux hiéroglyphes ?

Plus de 90 % des internautes utilisent les émojis pour illustrer leurs messages. Mais quel est l’impact de leur utilisation dans la pratique des langues ? Petite histoire des émojis et de leur fonction linguistique.
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Les émojis sont-ils les nouveaux hiéroglyphes ?

Illustration de Victoria Fernandez

🙊💬😂👋👀💯

Avez-vous réussi à traduire cette phrase ? S’il est presque impossible de décoder directement cette suite de symboles, le contexte peut permettre d’en éclairer le sens : « quand on ne peut pas parler à voix haute, on peut utiliser les émojis ».

Déroutant certes, mais loin d’être marginal. Dans la mesure où 90 % des utilisateurs des nouvelles technologies accompagnent leurs messages d’émojis, de nombreux linguistes se sont naturellement intéressés à l’évolution future de cette tendance. Après tout, ce n’est pas la première fois que l’humanité emploie des symboles picturaux pour communiquer à l’écrit, et il est évident que les émojis présentent d’étroites similitudes avec… les hiéroglyphes de l’Égypte antique.

Mais quelles sont les limites de cette analogie ? L’interprétation des émojis est-elle suffisamment homogène dans le monde pour qu’on la considère comme une véritable langue logographique ? Et si nous menions l’enquête ? (Ou en version émoji : 📃👀❓)

Quelle différence entre émojis et hiéroglyphes ?

D’un point de vue purement esthétique, la comparaison entre les émojis et les hiéroglyphes de l’ancienne Égypte se justifie totalement. Hiéroglyphes et émojis sont deux formes d’expression graphiques, basées sur le recours à des symboles pour transmettre des messages particuliers. Toutefois, si chaque hiéroglyphe correspond à un mot, une phrase ou à une personnalité, les émojis ne renvoient eux à aucun concept ou sens spécifique. Cette nuance fait des hiéroglyphes une langue logographique, non sujette à interprétation. Le sens des émojis est quant à lui largement subjectif. 

Autre différence de taille : les hiéroglyphes remplissent plusieurs fonctions. Ainsi de nombreux symboles n’ont aucun sens logographique (ex. : le symbole représentant une maison signifie effectivement « maison ») mais correspondent à des sons phonétiques (ex. : le symbole représentant une maison permet de transcrire le son [pr]). Cette fonction double, mais néanmoins spécifique, confère aux hiéroglyphes une grande pertinence – alors même que les Égyptiens considéraient déjà les hiéroglyphes comme une forme d’expression très limitée. À mesure des progrès du taux d’alphabétisation dans l’Égypte Ancienne, les scribes privilégièrent ainsi l’écriture dite « hiératique » jusqu’à renoncer entièrement aux éléments graphiques de la langue. Par la suite, les hiéroglyphes furent uniquement réservés à la transcription d’arrêtés royaux ou à la décoration d’objets architecturaux.

Mais que sont vraiment les émojis ?

Si les émojis diffèrent des hiéroglyphes, quelle forme de langage entendent-ils imiter ? À première vue, les émojis sont des pictogrammes, des symboles dont le but est de représenter le plus fidèlement possible certains objets de la vie réelle. C’est d’ailleurs l’une des formes de langage les plus anciennes dans l’histoire de la communication écrite.

Le fait qu’ils puissent être utilisés pour raconter une histoire comme le faisaient les civilisations anciennes pour transmettre leurs récits – les distingue des images et des photographies, et brouille les frontières entre art et écriture. Les peintures pariétales des peuples Chumash et Mongoles en sont l’illustration parfaite. À de nombreux égards, la signalisation routière constitue également un exemple concret de pictogrammes modernes.

Si les pictogrammes primitifs ont inspiré les formes d’écriture logographiques anciennes – telles que les hiéroglyphes égyptiens – certaines écritures modernes intègrent des éléments graphiques. C’est notamment le cas des hanzi chinois et des kanji japonais. Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que les émojis sont nés au Japon, mais nous y reviendrons plus tard. 

Soyons honnêtes : tout le monde connaît le double sens de l’émoji aubergine

Sans signification spécifique, les émojis ne peuvent être considérés comme une langue logographique à part entière. Par contre, leur capacité d’expression est bien plus sophistiquée que celle des pictogrammes. Après tout, l’émoji aubergine ne nous évoque pas simplement une « aubergine ». Cette particularité fait des émojis des idéogrammes, c’est-à-dire des symboles qui traduisent certaines idées et émotions en fonction du contexte dans lequel ils sont utilisés. (Si si, je vous assure, parfois 🍆 veut vraiment dire « aubergine »).

Par exemple, si j’écris à une amie « Tu veux aller 💃 ? », l’émoji employé correspond bien évidemment au verbe « danser ». Toutefois, si un ami m’annonce qu’il a obtenu une promotion, je peux lui répondre en utilisant le même émoji – dans ce contexte, ce symbole traduira les concepts de fête et de célébration. 🤔 non ?

Une fonction du langage inédite

Mais revenons au ❤️ de la problématique qui nous intéresse : le rôle et la fonction des émojis dans le langage. La vraie différence entre les émojis et les hiéroglyphes ne réside pas nécessairement dans la distinction opérée entre les logogrammes et les idéogrammes, mais tout simplement dans l’utilisation que nous faisons des émojis.

L’apparition de nouveaux modes de communication en ligne a ainsi posé une multitude de problèmes :  si la langue écrite est la mieux adaptée aux correspondances formelles, celle-ci ne laisse pas suffisamment de place à la nuance. Une modulation pourtant nécessaire dans la communication instantanée : par nature, le discours oral favorise la nuance, transmise notamment grâce au ton de la voix et au langage corporel.

Dès les années 80, cette problématique a suscité l’intérêt du chercheur universitaire Scott Fahlman. Alors qu’il observe les communications de ses étudiants sur le forum de discussion de l’université, le professeur constate que les demandes des étudiants y sont interprétées comme des ordres et que leurs blagues tombent généralement à plat – les autres étudiants ne percevant pas le ton comique des messages postés. Le 14 septembre 1982, Scott Fahlman publie donc le message suivant sur le forum :

  • De : Scott E. Fahlman
  • Je propose que la séquence de caractères suivante indique la nature humoristique du message posté :  🙂
  • Il vous suffit de la lire dans le sens latéral. Tout bien considéré, vu la teneur des récents messages postés, il serait plus judicieux de signaler la nature NON humoristique des publications. Pour cela, je suggère d’utiliser 🙁

Ainsi naquirent les premières émoticônes smiley. Mais il faudra attendre la fin des années 90 pour assister à l’essor des émojis, créés par un designer d’interfaces graphiques japonais du nom de Shigetaka Kurita. À l’époque, les entreprises de haute technologie japonaises avaient en effet remarqué que les utilisateurs de téléphones et de messageries instantanées s’envoyaient davantage de photos que de messages textes. Désireux de faciliter les communications personnelles entre les utilisateurs, Shigetaka Kurita invente une nouvelle forme de langage : les émojis.

Shigetaka Kurita, l'inventeur des émojis 🙏
Shigetaka Kurita, l’inventeur des émojis 🙏

Les émojis ne nous fascinent pas uniquement car ils se substituent aux éléments paralinguistiques présents dans le langage parlé. Ils ajoutent aux communications écrites quotidiennes un degré de nuance jusqu’à présent inégalé dans les formes de langage écrites. Grâce à un simple émoji, vous pouvez exprimer le doute, faire une blague ou faire référence à une œuvre de fiction.

Certains vont même jusqu’à considérer l’utilisation des émojis comme cruciale pour la communication en ligne, nous permettant en effet d’exprimer de façon non verbale des idées abstraites, et de transmettre des émotions sans nous engager dans de laborieuses explications. En ce sens, les émojis constituent l’exact opposé des hiéroglyphes égyptiens, bien moins pratiques à utiliser : les émojis entendent renforcer la communication informelle, alors que les hiéroglyphes étaient réservés aux écritures formelles.

Il est tout à fait possible que les émojis deviennent un jour une forme d’écriture à part entière. Ils occupent d’ailleurs déjà une importance significative dans nos modes de communication actuels. Malgré leurs similitudes avec les formes d’écriture les plus anciennes, les émojis incarnent sans aucun doute une toute nouvelle fonction du langage et nous offrent de formidables possibilités de communication innovantes 🙌

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Eleanor Tremeer
Eleanor Tremeer est écrivaine, elle divise son temps entre son Royaume-Uni natal et l'Allemagne. Elle a été publiée plusieurs fois, notamment dans les revues Empire, Gizmodo et sur le réfrigérateur de sa mère. Outre l'anglais, elle parle couramment la langue des émojis.
Eleanor Tremeer est écrivaine, elle divise son temps entre son Royaume-Uni natal et l'Allemagne. Elle a été publiée plusieurs fois, notamment dans les revues Empire, Gizmodo et sur le réfrigérateur de sa mère. Outre l'anglais, elle parle couramment la langue des émojis.
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