Parlez une langue comme vous en avez toujours rêvé

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Jeune fille neutre, clé barbue et lune virile. Le genre des mots affecte-t-il notre vision du monde ?

Des centaines de fois par jour, nous utilisons la catégorie grammaticale du genre, féminin ou masculin. Cela affecte-t-il notre vision du monde ?

Illustrations de Carolina Buzio

En allemand, « chaque substantif a un genre, qui n’a pas toujours de sens. Il faut simplement apprendre le genre des mots par cœur, il n’y a pas d’autre solution. Pour cela, il faut une mémoire d’éléphant. En allemand, le mot "jeune fille" n’a pas de sexe, tandis qu’un navet, si. »

Même si l’article de Mark Twain, « L’horrible langue allemande » (en anglais), est emprunt d’ironie, le sujet abordé est parfaitement sérieux et bien d’actualité : l’auteur y traite avec un regard critique des imprécisions logiques de la langue allemande. Par exemple, la jeune fille (Mädchen) ou la jeune demoiselle (Fraülein), bien qu’objectivement féminines, sont toutes deux de genre neutre. « C’est à cause du suffixe -lein ou -chen », se justifient les Allemands, « il neutralise tout ». C’est bien connu, les mots peuvent déplacer des montagnes. Mais apparemment, les suffixes en allemand ont carrément le pouvoir d’annuler le genre biologique d’une petite fille, ou celui d’un garçon d’ailleurs, pour peu qu’on l’appelle « petit garçon » (Jüngelchen).

Qu’en est-il des coûteaux, fourchettes, verres et autres assiettes ? Ont-ils un genre ? On parle bien d’un coûteau, d’une fourchette, d’une assiette, d’un verre. Ceux-ci se voient même, dans les films de Walt Disney, dotés de voix masculines et féminines. Tout ça est d’une clareté limpide, n’est-ce pas ? Pourtant, on ne peut ignorer qu’en réalité, les objets n’ont pas de sexe biologique.

Qu’est-ce qu’un genre grammatical ?

Sans même nous en rendre compte, nous jonglons quotidiennement avec deux genres : le (bio)logique et le grammatical. Beaucoup d’idiomes classifient leurs substantifs par genre, peu importe qu’il s’agisse d’un chat vivant, d’un robot plus ou moins vivant ou d’un rocher inerte. D’autres comme le turc, le japonais ou le thaï, n’ont pas de genre. L’anglais ou l’afrikaans n’ont pas de genre pour les noms, mais utilisent des pronoms différentiateurs (« he », « she » ou « it »). La plupart des langues ont un genre masculin et féminin, mais certaines ont le genre neutre en plus. Enfin, il existe des langues qui font la différence entre les noms animés et inanimés.

Mais au-delà du fait que le genre des mots soit source de confusion et d’énervement lorsqu’on apprend une langue étrangère, il semble qu’il a également une influence sur la manière dont nous percevons le genre biologique et les objets en général.

Si lundi était une personne, il serait un homme

Il existe de multiples exemples vérifiant cette hypothèse. Lors d’une étude réalisée en 1966 par Jakobson, on a demandé à des personnes de langue maternelle russe de personnifier les jours de la semaine. Sans surprise, les participants ont assimilié les jours de la semaine de genre masculin, понедельник (lundi), вторник (mardi), четверг (jeudi), à des hommes et les jours de la semaine de genre féminin, среда (mercredi), пятница (vendredi) und суббота (samedi), à des femmes.

La pomme, Patrick ou Patricia ?

Dans une autre étude datant de 2002, Lera Boroditsky, Lauren A. Schmidt et Webb Phillips ont donné à un groupe d’hispanophones et de germanophones une série de noms propres pour 24 objets. Une pomme portait par exemple le nom de Patrick. Or, les participants réussissaient mieux à mémoriser le couple nom-objet si le genre du nom propre correspondait au genre grammatical de l’objet dans leur langue maternelle. Ainsi, les germanophones intégraient plus facilement le couple « pomme – Patrick » que « pomme – Patricia », puisque le mot Apfel (pomme) est masculin en allemand. À l’inverse, les hispanophones mémorisaient mieux le couple « pomme – Patricia », manzana étant féminin en espagnol. Cette expérience a surtout mis en lumière notre rapport inconscient au genre, d’autant plus que les participants ont été testés en anglais, une langue dans laquelle les substantifs n’ont pas de genre. Pourtant, le genre était déjà tellement intériorisé par les participants, que ceux-ci l’appliquaient même aux autres langues.

Monsieur ou Madame Lune ?

Comment se manifeste le lien entre le genre et notre représentation mentale des objets ? Que signifie le fait qu’une pomme soit féminine ? Concrètement, il arrive que l’on caractérise un objet en soulignant certains stéréotypes masculins ou féminins, selon son genre grammatical, c’est-à-dire que nous prêtons des « propriétés » ou des « caractéristiques » à un objet en fonction de son genre.

L’exemple de la lune, qui est féminin dans plusieurs langues romanes, illustre bien cette idée : « C’est évident que la lune est féminine ! » affirmait l’une des mes collègues italiennes lors d’une discussion à ce sujet – aussi évident que le lien entre les cycles lunaires et menstruels, n’est-ce pas ? Mais pour des locuteurs de l’allemand ou de l’hébreu, ce lien n’a rien d’évident, puisque le mot « lune », dans leur langue, est masculin. Et même si l’on prend en compte le parallèle entre les marées et les cycles menstruels, cela justifie-t-il que la lune, cette masse rocheuse qui tourne autour de la Terre, fait hurler les loups et inspire tant de poètes, soit automatiquement féminine ?

Qu’en est-il d’ailleurs du soleil ? Les germanophones mettent en avant la fonction vitale de cet astre, sa capacité à faire pousser les plantes et à nous réchauffer. Pourtant, pour les locuteurs de langues romanes, le fait que cette puissante boule de feu illuminant le ciel soit de genre masculin paraît aussi naturel qu’une lune féminine.

Clés barbues et ponts dangereux

Afin de vérifier si le genre grammatical oriente, chez les locuteurs d’une langue, leur perception des objets dans un sens ou un autre, Boroditsky, Schmidt et Phillips ont préparé une liste d’objets dont le genre diffère en allemand et en espagnol, puis ont demandé à des natifs de chacune des langues les trois premiers adjectifs qui leur venaient à l’esprit pour chaque objet. L’expérience a été réalisée en anglais afin d’éviter que les participants ne soient directement influencés par les articles féminins ou masculins. Un groupe de participants anglophones a ensuite classé les adjectifs cités, sans savoir à quels mots ils étaient associés, en deux catégories : les uns représentaient un attribut masculin, les autres féminin.

Il s’est avéré que les personnes testées suivaient systématiquement le genre grammatical de leur langue maternelle, décrivant les objets grammaticalement masculins avec des adjectifs à connotation masculine, et inversement. Par exemple, dans le cas du mot « clé », dont le genre est masculin en allemand (der Schlüssel), les germanophones citaient des adjectifs comme « dur, lourd, avec des pics, métallique, à dents » ou encore « utile ». (Précisons ici qu’en allemand, les clés n’ont pas de dents, mais des « barbes »). En espagnol au contraire, le mot « la llave » était affublé d’adjectifs tels que « dorée, complexe, petite, drôle et brillante ». Autre exemple : le mot pont, féminin en allemand (die Brücke), est « beau, élégant, fragile, impassible, joli et mince » chez les germanophones, tandis qu’en espagnol, « el puente » est perçu comme « grand, dangereux, large, fort, stable et énorme ».

Si l’on tient compte du fait que les locuteurs de différentes langues expriment quotidiennement des centaines, voire des milliers de fois le genre des substantifs par le biais d’articles, de pronoms, de l’accord des verbes et des adjectifs, il est plus que probable que l’univers mental d’un germanophone, avec ses clés barbues, ses ponts élégants et ses lunes viriles, soit différent de l’univers mental d’un hispanophone, peuplé de clés brillantes, de ponts dangereux et de soleils masculins. Quant aux anglophones, je crois qu’ils n’ont pas encore accepté qu’il peut exister une demoiselle sans genre et un navet féminin…

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