Une brève histoire du joual

Le joual et le Québec sont indissociables l’un de l’autre. Mais qu’est-ce que le joual et comment a-t-il marqué l’histoire du Québec? Nous vous offrons dans cet article une leçon particulière de français.
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Une brève histoire du joual

Illustrations de Julie Guillot 

Savez-vous parler joual? Ce dialecte peut en effet être décrit comme une version populaire de la langue française parlée à Montréal, avec une forte influence de la langue anglaise. Cette description s’est ensuite étendue pour décrire l’argot populaire des Québécois. Décrié par l’élite, le joual a ensuite été utilisé comme outil de contestation par le milieu culturel. Aujourd’hui, je vous propose une petite leçon d’histoire du joual, l’argot du Québec.

Les origines du mot « joual »

Selon l’Encyclopédie Canadienne, le mot « joual » proviendrait de la prononciation populaire ou paysanne de « cheval » (ch’val, joual, même combat). S’il a longuement fait l’objet de discussions au cours des années 1960-1970 au Québec, l’utilisation de ce mot remonte jusque dans les années 1930, tel que démontré par Alexandre Lafrenière dans son mémoire de maîtrise en sociologie.

À l'origine, le mot joual vient de cheval, dont la prononciation a été modifiée

Les caractéristiques du joual

Comment peut-on reconnaître le joual? Spécialiste en littérature française, Rosa de Diego a consacré un de ses articles universitaires à la langue au Québec. Sa description des caractéristiques du joual nous aide à mieux comprendre ce qui la différencie de la langue française utilisée en France, et ce grâce à différents exemples :

« Le joual se caractérise par une déformation orthographique de la langue française ; elle fait une transcription mimétique de la langue orale, parlée, populaire, remplie d’ellipses, par exemple de l’e et de quelques voyelles son accentuées, comme “ma p’tite fille”o [sic] “quequ’chose” (au lieu de “ma petite fille” ou “quelque chose”), par une réduction phonétique par apocope “y” (au lieu de “il”), “not” (par “notre”) ou syncope, “v’là” (au lieu de “voilà”), qui provoque un relâchement général phonétique. Quelques voyelles sont prononcées de façon plus ouverte comme “enarvée” (au lieu de “énervée”). La prononciation imite une prononciation déformée par l’anglais: “moé” (usage archaïque de “moi”), “chus” (“je suis”, usage régional), “icitte” (“ici”, avec sonorisation à la fin), “moman”, (“maman”), “Urope” (“Europe”), “entéka» [sic] ( “en tout cas”), “smatte” (prêt de l’anglais), “aller aux vues” (calque de l’anglais). »

En parcourant le mémoire de Lafrenière, j’ai remarqué que le souci de bien parler français remonte jusqu’aux années 1840, l’époque même où Lord Durham déclarait que les Canadiens-français étaient « un peuple sans histoire ni littérature » :

« Si l’on tient compte que dans les années 1840 à 1860, le Canada français est toujours aux prises avec une anglicisation massive venant de part et d’autre du continent – et plus que jamais avec l’Acte d’Union [NDLR : loi qui avait pour but d’unir le Haut et le Bas-Canada et ainsi faciliter l’assimilation des Canadiens-français] -, on peut comprendre le but premier des puristes de la langue, qui est de sauvegarder et de perpétuer l’usage du français qu’ils jugent correct, c’est-à-dire celui de la norme parisienne. Cette volonté peut sembler utopique, d’autant plus que les Canadiens français ont été sans contact avec la Mère patrie depuis la Conquête de 1760. »

Dans ce livre choc — ici, pas de cliché —, le frère Pierre-Jérôme dénonçait la prépondérance du joual dans la langue parlée des Canadiens français et le caractère désuet du système d’éducation. Le «petit frère d’Alma» […] s’interrogeait aussi sur la place des religieux dans l’enseignement francophone, à une époque où il était clair que «la province de Québec» avait un sérieux retard à rattraper en la matière. Plus vastement, l’auteur soulignait, «à la hache», l’inaptitude générale d’une société archaïque.

Avec plus de 140 000 copies vendues, Les Insolences du frère Untel demeurent le plus grand best-seller québécois, d’autant plus que cela a eu une influence non négligeable sur le système scolaire québécois. Mais ceci est une autre histoire.

Le joual dans les œuvres culturelles

Revenons au joual, qui est, une fois de plus, dénoncé dans les années 1960. C’est également au cours de cette décennie que nous verrons de plus en plus le joual utilisé dans les œuvres culturelles, notamment dans un souci de réalisme. L’une des plus marquantes est Les Belles-sœurs, écrite par le dramaturge Michel Tremblay et présentée pour la première fois le 28 août 1968 au théâtre du Rideau Vert.

Tableau cruel, dur et sans complaisance du milieu ouvrier montréalais, la comédie dramatique Les belles-sœurs cause la commotion chez le public. Elle choque les âmes sensibles qui y voient une œuvre vulgaire et un éloge du joual et du sacre.  Sur ce dernier point, un journaliste écrit :

« C’est la première fois de ma vie que j’entends en une seule soirée autant de sacres, de jurons, de mots orduriers de toilette ».

Au Québec, l'utilisation du Joual a d'abord choqué avant d'être accepté.

Mais pour la majorité des spectateurs et des critiques, Les belles-sœurs sont une révélation. Fait intéressant : le journaliste qui a critiqué négativement Les Belles-sœurs, Martial Dassylva, a changé d’idée deux ans plus tard.

Plus tôt en 1968, nous retrouvons L’Osstidcho, un spectacle multidisciplinaire réunissant Yvon Deschamps, Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe et le Quatuor du nouveau jazz libre du Québec. Monologues, chansons, mais surtout improvisation font partie de ce spectacle mythique, qui verra entre autres la naissance du monologue Les unions, qu’ossa donne? de Deschamps.

L’utilisation du joual s’est répandue non seulement au théâtre, en chanson et en littérature, mais aussi au cinéma, que ce soit en version originale ou en version doublée. En 1977, le doublage en joual du film Slap Shot va devenir une version culte au Québec. Cependant, ce type de doublage disparaîtra peu à peu pendant la première moitié des années 90.

Le joual aujourd’hui

L’Encyclopédie canadienne rappelle que, même si le français parlé au Québec n’est plus associé au joual, ce dernier existe toujours : « Même s’il perd lentement ses caractéristiques idiomatiques au profit d’un graduel alignement sur le français international, le joual est toujours l’un des parlers les plus démarqués du monde francophone. » Cependant, qu’elle soit nommée « joual » ou non, la langue parlée au Québec continue à provoquer des débats, comme celui-ci au moment de la sortie du film Mommy de Xavier Dolan en 2014.

D’autres œuvres culturelles en joual

Françoise Durocher, waitress (court métrage d’André Brassard, avec la collaboration de Michel Tremblay)

La vie heureuse de Léopold Z (film de Gilles Carle)

Les Voisins (pièce de théâtre de Claude Meunier et de Louis Saïa)

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