Le langage en philosophie : quelles sont les principales théories à connaître ?

Le langage en philosophie est nourri de nombreuses réflexions. Petit tour d’horizon des principales idées et théories de linguistique.
Le langage en philosophie : quelles sont les principales théories à connaître ?

Au programme du bac de philosophie 2021, le langage est l’une des dix-sept notions étudiées par les élèves français de Terminale. Parmi les sujets qui sont déjà tombés, on peut citer :

  • le langage n’est-il qu’un outil (Bac L 2013) ?
  • le langage trahit-il la pensée (Bac L 2009) ?
  • le langage ne sert-t-il qu’à communiquer (Bac L 2005) ?
  • la diversité des langues est-elle un obstacle à l’entente entre les peuples (Bac S 2002) ?

Mais, au-delà du baccalauréat et d’une vision très scolaire de la philosophie, apprendre à parler une nouvelle langue peut également faire naître de nombreuses réflexions sur les fonctions du langage et des langues vivantes (et mortes). Nous vous proposons donc un petit tour d’horizon des principales théories et vision du langage en philosophie, à garder dans un coin de la tête entre deux fiches de vocabulaire !

Le langage en philosophie : cinq théories à connaître

1. Saussure : quelle différence entre langue, langage et parole ?

En philosophie du langage, la distinction que propose Saussure dans son Cours de linguistique générale (1916) entre langue, langage et parole est probablement la base la plus importante à connaître. C’est LA référence incontournable qui, aujourd’hui encore, sert de base de réflexion à tous les penseurs du langage. Et à tous les lycéens qui doivent plancher sur le sujet du langage en philosophie.

Le langage

Le langage est quelque chose d’inné, d’inhérent à l’être humain. Il s’agit de sa capacité à construire un système (les langues) lui permettant de communiquer avec ses semblables, son environnement et soi-même. Tous les êtres humains ont le don de langage.

La langue

Contrairement au langage (qui est quelque chose d’inné), la langue est un acquis. Il s’agit d’une multitude de signes (voir la théorie du signe par Saussure) qui, ensemble, forment un système de communication. Il s’agit de l’anglais, du français, de l’espagnol, du chinois, etc.

Ce système est une convention, c’est-à-dire que différents êtres humains se sont accordés pour définir arbitrairement un ensemble de règles, d’éléments, de mots, reconnus par tous les membres de la communauté linguistique, pour décrire l’ensemble de leur environnement. Une langue se caractérise donc par sa régularité (manifestée, par exemple, par les règles de grammaire).

La parole

Enfin, la parole est une part du langage qui consiste à utiliser une langue. La parole est ce qui existe lorsqu’on communique : une combinaison du langage et de la langue. La langue et le langage sont des concepts, des théories ; la parole est la seule à réellement se manifester dans le monde réel. Ainsi, dire qu’on parle français serait faux, d’un point de vue philosophique : il vaudrait mieux dire que notre parole est en français.

2. Platon : d’où vient le nom des choses ?

Une langue n’est-elle vraiment qu’un ensemble de signes arbitraires (comme le pense Saussure) ? Ou peut-on y trouver une forme de vérité universelle, dans la relation qu’ont les mots avec les choses qu’ils désignent ? In fine, d’où viennent vraiment les noms ? Du monde sensible (la nature) ou du monde intelligible (la pensée humaine) ?

Dans Cratyle, Platon interroge le sens qu’ont les mots en commençant par mettre en conflit deux thèses :

  1. Cratyle défend l’idée qu’il existe un nom « juste » pour chaque chose. Chaque chose renfermerait en lui-même ou en elle-même une dénomination exacte. Cette thèse est appelée naturalisme.
  2. Hermogène défend l’idée que les mots et la langue ne sont qu’une affaire de convention entre humains. Cette thèse est appelée conventionnalisme.

Le vrai langage commence lorsque les mots s’affranchissent de l’imitation grossière de la nature

Comme dans tous les dialogues de Platon, Socrate intervient pour arbitrer ces deux thèses. Il commence par aller dans le sens de Cratyle : oui, les choses ont une existence stable et indépendante des êtres humains ; les nommer, c’est tout simplement les reconnaître. Il va ensuite dans le sens d’Hermogène, en reconnaissant qu’un nom est un mot inventé arbitrairement. Si plusieurs personnes comprennent que l’onomatopée cocorico désigne le chant du coq, c’est que le mot est juste.

Mais selon lui, le vrai langage commence lorsque les mots s’affranchissent de l’imitation grossière de la nature. En somme, lorsque naît le langage et qu’on passe du mot “cocorico” à l’expression “chant du coq“, la pensée peut enfin naître. On dépasse alors le simple conventionnalisme pour reconnaître que le langage ne sert pas qu’à désigner des choses que tout le monde voit : il permet de communiquer des idées, de parler de choses que personne n’a vu. Si je vous parle d’extra-terrestre, vous aurez ainsi probablement une image qui va naître dans votre tête même si vous n’en avez – peut-être – jamais croisé.

3. Benveniste: la théorie de l’énonciation

Cette théorie est l’une des bases fondamentales de la linguistique moderne. L’énonciation est “l’acte individuel de production d’un énoncé, adressé à un destinataire, dans certaines circonstances” pour reprendre la définition qu’en donne Wikipédia.

En somme, dans toute communication (une conversation, une lettre, un discours, un article de journal, etc), on trouve à la fois un énoncé (= le résultat linguistique : les mots qui sortent de la bouche des deux personnes qui parlent, les mots utilisés dans l’article du journal, etc) et une énonciation (= l’acte linguistique : éléments de langage utilisés pour rendre quelque chose intelligible).

Si cette distinction, une fois comprise, peut paraître évidente, il n’en est rien. De nombreuses réflexions philosophiques peuvent être menées sur cette base, notamment dans l’analyse de discours ou d’œuvres littéraires. Qui est vraiment le destinataire des Fables de La Fontaine ? L’énoncé correspond-t-il toujours à l’énonciation ? Etc.

4. Bourdieu : le pouvoir qui se cache dans les mots

Dans Langage et pouvoir symbolique, le sociologue Pierre Bourdieu s’interroge sur la parole comme produit et instrument de pouvoir. Car les mots peuvent influencer la réalité : des ordres, des tweets, des mots d’ordre ou des discours politiques qui mènent certaines personnes à commettre certains actes.

Auquel cas, le degré de maîtrise de la langue, des mots et du discours ne crée-t-elle pas une forme de hiérarchie entre êtres humains, entre ceux qui parlent (en situation de pouvoir) et ceux qui écoutent (en situation de dominé) ? Le langage est-il une source de pouvoir ? Qu’en est-il alors de la domination de la langue anglais sur les échanges internationaux ? Ne favorise-t-elle pas les anglophones natifs au détriment de tous ceux qui doivent apprendre à parler anglais ? Bourdieu voit dans le langage une forme de “violence symbolique” systématique et essaie d’en décrypter les ressorts.

5. Humboldt : les langues sont une vision du monde

La théorie humboldtienne, que rejoint plus tard l’hypothèse Sapir-Whorf, défend l’idée que la langue que nous parlons prédétermine nos catégories de pensée. Chaque langue renfermerait donc une certaine vision du monde.

Néanmoins, ce résumé est extrêmement grossier et réducteur, car Humboldt a également recherché ce qui pouvait être universel dans toutes les langues parlées dans le monde. Et bien qu’il ne soit jamais allé au bout de sa réflexion, de nombreux philosophes contemporains comme Alexis Philonenko “redécouvrent” l’apport d’Humboldt dans les sciences humaines et la linguistique.

Le langage en philosophie : quelques références pour aller plus loin

Si vous devez travailler sur le langage en philosophie, ou si le sujet vous intéresse, voici une liste de références puisée dans la Bibliothèque idéale des sciences humaines (éditions Sciences Humaines) pour aller plus loin :

  • L’aventure des langues en Occident, Henriette Walter
  • Basic color terms : their unisversality, Brent Berlin et Paul Kay
  • Comment les enfants entrent dans le langage, Kyra Karmiloff et Annette Karmiloff-Smith
  • Elements de linguistique générale, André Martinet
  • L’énigme indo-européenne, Colin Renfrew
  • Essais de linguistique générale, Roman Jakobson
  • Gènes, peuples et langues, Luca Cavalli-Sforza
  • Histoire des idées linguistiques, Sylvain Auroux
  • L’Homme de paroles, Claude Hagège
  • L’Instinct du langage, Steven Pinker
  • Les interactions verbales, Catherine Kerbrat-Orecchioni
  • Langage et classes sociales, Basil Bernstein
  • Le Langage et la Pensée, Noam Chomsky
  • Langage. Introduction à l’étude de la parole, Edward Sapir
  • Les limites de l’interprétation, Umberto Eco
  • Linguistique et anthropologie, Benjamin Lee Whorf
  • Linguistique historique et linguistique générale, Antoine Meillet
  • Morphologie du conte, Vladimir Propp
  • L’origine des langues, Merritt Ruhlen
  • Pertinence : communication et cognition, Dan Sperber et Deirdre Wilson
  • La Pragmatique aujourd’hui, Anne Reboul et Jacques Moeschler
  • Problèmes de linguistique générale, Emile Benveniste
  • Les rites d’interaction, Erving Goffman
  • La Sémantique du prototype, Georges Kleiber
  • Sémantique structurale, Algirdas Julien Greimas
  • Traité de l’argumentation, Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts

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