Les langues déterminent-elles notre vision du monde ? L’hypothèse de Sapir-Whorf

Les langues que vous parlez (ou que vous apprenez avec Babbel) influencent-elle votre vision du monde ?
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Les langues déterminent-elles notre vision du monde ? L’hypothèse de Sapir-Whorf

Illustration de Louise Plantin

Les langues que vous parlez (ou que vous apprenez avec Babbel) influencent-elle votre vision du monde ? Dans le film Premier Contact, réalisé par Denis Villeneuve à partir d’une nouvelle littéraire de Ted Chiang, une experte des sciences du langage essaie de décrypter celui utilisé par les extraterrestres qui viennent d’arriver sur Terre.

Le tournant du film intervient lorsque – attention, spoiler alert – l’experte se rend compte que contrairement aux humains, les extraterrestres utilisent le passé, le présent, et le futur… simultanément ! Être capable de parler la langue extraterrestre offrirait alors la possibilité de comprendre l’univers d’une façon radicalement différente. Et d’appréhender le concept de « temps » autrement que sous la forme d’une ligne droite reliant un point A à un point B.

Bien sûr, l’idée selon laquelle il existerait un lien étroit entre une langue et les formes de pensée d’une société n’est pas nouvelle. Mais c’est grâce aux travaux d’Edward Sapir (linguiste et anthropologue) et de Benjamin Lee Whorf (son étudiant, passionné de civilisations et de langues mésoaméricaines) qu’a été scientifiquement théorisé le concept qui porte désormais leur nom : l’hypothèse Sapir-Whorf.

Qu’est-ce que l’hypothèse de Sapir-Whorf ?

L’hypothèse dite de « Sapir-Whorf » (HSW) est plutôt simple à résumer : votre vision du monde dépend du ou des langages que vous employez pour exprimer votre réalité. Cette théorie, qui puise ses fondements dans l’anthropologie et la linguistique, part du postulat qu’il existe des « univers mentaux », des représentations du monde, des visions de la vie qui sont déterminés par la structure des langues employées – d’où le concept de « déterminisme linguistique » qui découle de l’HSW.

Ainsi, Whorf prend l’exemple des Hopis, un peuple amérindien qui vit aujourd’hui dans l’actuel Arizona. En effet, la langue hopi est – comme celle parlée par Heptapodes dans le film de Denis Villeneuve – dénuée de temporalités. Comme l’hébreu, l’aztèque ou le maya, les verbes hopis ne distinguent donc pas le passé, le présent et le futur.

Pour schématiser, une phrase hopi classique se construit de la façon suivante : « je/rester/six jours ». Cette phrase peut donc s’interpréter de multiples façons :

— « j’étais resté·e six jours »
— « je suis resté·e six jours »
— « je reste six jours »
— « je vais rester six jours »
— « je resterai là-bas six jours »
— « je reste six jours ici »

Pour Benjamin Lee Whorf, cette simple phrase (« je rester six jours ») est incompréhensible pour quelqu’un qui ne parle pas le hopi. En effet, la structure même du langage sous-entend que « le fait de rester six jours » est un évènement qui, à la fois, pourrait s’être déjà produit, se produit actuellement, ou pourrait se produire dans le futur. Cette incompréhension culturelle a d’ailleurs largement nourri la fiction, et la représentation qu’Hollywood, par exemple, a faites des tribus amérindiennes, sous la figure du « chef de tribu » qui aime s’exprimer mystérieusement, mystiquement, sur les choses de la vie.

Prenons l’exemple d’une langue que nous connaissons mieux : le français. En français (tout comme en espagnol ou en russe, par exemple) on peut ainsi vouvoyer ou tutoyer quelqu’un selon des critères qui ne sont pas forcément très clairs (même pour un locuteur natif !). On utilisera le vous pour parler à ses beaux-parents, au président de la République, à son supérieur hiérarchique ou à son boulanger ; bref, à quelqu’un pour qui nous avons du respect. En revanche, on utilisera tu pour s’adresser… à ses beaux-parents (pour marquer une proximité), au président de la République (pour marquer sa franche hostilité), à son supérieur hiérarchique (dans une start-up), à son boulanger (même si on le rencontre pour la première fois)…

D’après l’hypothèse de Sapir-Whorf, la conséquence directe du couple vouvoiement/tutoiement serait la tendance que les francophones, hispanophones et russophones ont à diviser l’humanité en deux entités distinctes : ceux dont nous sommes proches (culturellement, socialement, affectivement) et « les autres », ceux qui ne sont pas comme nous (pour des raisons d’âge, de profession, ou tout simplement parce que nous ne les connaissons pas). Dans cette vision du monde, il y a donc un « eux » et un « nous », paradigme cognitif qui déterminerait l’ensemble des relations sociales. Une vision du monde totalement abstraite chez les anglophones, pour qui la distinction entre le tu et le vous n’a simplement pas lieu d’exister.

Les limites de l’hypothèse de Sapir-Whorf

Pour autant, l’hypothèse de Sapir-Whorf fait-elle autorité sur le sujet du relativisme linguistique ? Pas forcément : nombreux sont les spécialistes qui dénoncent les limites de cette hypothèse.

D’abord, le déterminisme linguistique est régulièrement critiqué pour son absolutisme. Pour reprendre l’exemple précédent, ce n’est pas parce que les anglophones n’ont ni notion du vouvoiement, ni du tutoiement qu’ils sont incapables de manifester respect ou hostilité lorsqu’ils s’adressent à quelqu’un. De plus, la division du monde entre un « eux » et un « nous » n’est certainement pas l’apanage des cultures hispanophones ou francophones.

Autre argument notable : le fait que l’absence d’un mot, d’une structure, d’un vocabulaire donné dans une langue n’est pas un obstacle pour comprendre un mot, une structure, un vocabulaire spécifique à une autre langue. La fameuse saudade portugaise est ainsi définie dans le dictionnaire français comme étant « le sentiment de délicieuse nostalgie, désir d’ailleurs ». Ce mot est si difficile à traduire qu’il a été envisagé de l’inclure à la langue française, ou de créer un néologisme dédié. Cependant, même si ce mot n’existe pas, ce sentiment, ce manque (ou cette passion heureuse, cette volonté d’être dans le passé, ou de voir le passé devenir présent, etc.) peut évidemment être ressenti par quelqu’un qui ne parle pas le portugais.

Dans la langue roumaine, il existe également un mot (dor) qui décrit les mêmes sentiments, en rajoutant le fait qu’on ne puisse les exprimer qu’à travers le chant. De fait, tous ceux qui ont déjà chanté passionnément une chanson d’amour au lendemain d’une rupture amoureuse connaissent le dor.

Babbel et l’hypothèse de Sapir-Whorf

Bien que Babbel ne propose pas (encore) d’apprendre le langage heptapode ou le hopi, l’application permet tout de même d’apprendre quatorze langues différentes à partir de 8 langues de navigation. À en croire l’hypothèse de Sapir-Whorf, cela représente un grand nombre de visions du monde dissemblables, issues d’au moins quatorze cultures différentes.

Un tel apprentissage est-il parfaitement neutre ? À vrai dire, même si l’hypothèse Sapir-Whorf a eu beaucoup de succès dans les années 60 et 70, elle est largement réfutée par les linguistes contemporains. En revanche, nombreux sont les auteurs de science-fiction, de littérature, poètes, et autres créateurs, à exploiter cette hypothèse pour souligner l’incroyable richesse issue de la diversité des langues parlées – et de l’horizon philosophique, voire métaphysique, qui se dégage d’une telle réflexion.

En d’autres termes : apprendre une nouvelle langue avec Babbel n’affectera probablement pas votre vision du monde. En revanche, réfléchir à la différence entre ser et estar vous donnera l’opportunité d’une belle réflexion sur des façons d’« être » différentes.

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