« Apprendre les déclinaisons est un processus lent et graduel » – Entretien avec Marzena Watorek

Lorsqu’on apprend une langue étrangère, peut-on échapper à l’apprentissage des déclinaisons ? Est-il utile de les apprendre par coeur, ou l’immersion est-elle plus efficace ? Découvrez les réponses de Marzena Watorek, spécialiste de l’acquisition des langues.
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« Apprendre les déclinaisons est un processus lent et graduel » – Entretien avec Marzena Watorek

Apprendre des déclinaisons, quel cauchemar ! Souvent, cet aspect de la grammaire d’une nouvelle langue rebute, voire même décourage les débutants. Mais apprendre une langue à déclinaisons, est-ce vraiment difficile ? Et surtout, comment bien le faire ?

Babbel a interrogé Marzena Watorek, professeure en Sciences du langage à l’Université de Paris 8. Spécialiste de l’acquisition des langues étrangères — en particulier le polonais — chez les adultes, Marzena Watorek nous livre ses secrets pour dompter les langues à déclinaisons.

Babbel : L’allemand, le russe ou encore le polonais sont souvent cités comme des langues difficiles à apprendre pour les Français en raison de leurs déclinaisons. En réalité, est-ce que le fait d’avoir pour langue maternelle une langue dénuée de déclinaisons (comme l’anglais ou le français) rend l’apprentissage de ces langues vraiment plus difficile ?

Marzena Watorek : Oui, le degré de proximité entre les langues peut en effet avoir un impact sur le processus d’acquisition d’une nouvelle langue étrangère.

Lorsque nous apprenons cette nouvelle langue, nous faisons appel à notre langue maternelle, mais aussi aux autres langues étrangères acquises. Donc si une personne n’a pas de système casuel dans sa langue maternelle ou n’a jamais appris de langue à déclinaisons, il lui faudra consacrer davantage de temps pour maîtriser les différents cas. Il y en a seulement quatre en allemand, contre sept en polonais !

Rien d’impossible, cependant : tout le monde est capable d’apprendre une langue, aussi différente soit-elle de sa langue maternelle. Cela dépend fortement de notre motivation et de l’accès à la langue que nous apprenons.

« Si on veut atteindre un niveau élevé, il faut maîtriser les déclinaisons. »

Babbel : Pour économiser son énergie en tant qu’apprenants, peut-on faire l’économie de les apprendre ? En d’autres termes, sera-t-on compris si on parle sans rien décliner ?

Marzena Watorek : Oui, la recherche a démontré qu’on peut très bien se faire comprendre et produire des discours efficaces du point de vue communicatif sans décliner les noms ni conjuguer les verbes.

Toutes les langues sont dotées de la redondance, comme on l’appelle en linguistique. Cela signifie que la même information n’est jamais véhiculée par une seule et unique forme. Par exemple, les relations temporelles en français sont codées par la conjugaison des verbes, mais aussi par des adverbes temporels.

Si je dis « hier je vais au cinéma », mais que je n’ai pas bien conjugué le verbe, le sens de ma phrase reste compréhensible. Si l’objectif de l’apprenant est de commencer par pouvoir communiquer simplement, on peut faire l’économie de l’apprentissage des déclinaisons. En revanche, si on veut atteindre un niveau plus élevé, cette maîtrise sera importante.

« L’immersion dans le pays est une bonne solution »

Babbel : Quelles sont alors les meilleures méthodes pour apprendre les déclinaisons : le « par cœur » ou l’apprentissage à l’oreille, sur place ?

Marzena Watorek : Tout d’abord, comment apprend-on les déclinaisons ? Par essai-erreur. Les apprenants font d’abord des hypothèses sur le fonctionnement de la langue d’apprentissage, et se rendent ensuite compte du décalage qui subsiste entre ses phrases et celles parfaitement construites des natifs. Petit à petit, les apprenants révisent les hypothèses initiales et commence progresser. C’est un processus lent et graduel.

Concernant l’apprentissage des déclinaisons, il n’existe pas de méthode d’apprentissage universelle ; il y a par contre deux choses importantes à retenir. La première, c’est de faire en sorte de s’exposer aux déclinaisons. Et pour ça, l’immersion dans le pays de la langue apprise semble être une excellente solution.

Cependant l’apprentissage par cœur peut aussi fonctionner dans certains cas, car tout le monde n’apprend pas les langues de la même façon. La deuxième chose importante à retenir, c’est qu’il est nécessaire de pouvoir s’appuyer sur un répertoire lexical assez large pour pouvoir travailler sur les déclinaisons. Dans le cas d’un cours d’initiation au polonais, apprendre les déclinaisons en se focalisant sur leur sens sera plus utile que d’apprendre les formes des déclinaisons, qui resteront des « boîtes vides ».

Babbel : Si on apprend les déclinaisons par cœur, force est de constater qu’elles sont nombreuses en polonais et en russe (respectivement au nombre de 7 et de 6) . Quelles déclinaisons le débutant doit-il apprendre en priorité ?

Marzena Watorek : Il est inutile d’enseigner toutes les déclinaisons d’un coup, ou toutes les formes d’un cas. Concentrons-nous plutôt sur les formes utiles pour exprimer quelque chose dans une situation de communication précise.

Pour reprendre l’exemple du polonais, le cas dit « instrumental » est très utile pour se présenter ou présenter quelqu’un. À l’aide de ce cas, on peut décrire les métiers ou les nationalités. Pour dire de quelqu’un qu’il est ingénieur, par exemple, on dira « on jest inżynierem », ce qui signifie « il est ingénieur ».

L’accusatif peut aussi être utile pour exprimer les actions entre différentes personnes : « brat wola siostrę », ce qui veut dire « le frère appelle la sœur ». Pour savoir quelles sont les déclinaisons à apprendre en premier, il faut partir des besoins de communication des apprenants.

Bon à savoir : 

La langue polonaise comporte sept cas : le nominatif, l’accusatif, le datif, le génitif, le locatif, l’instrumental et le vocatif.

Chaque cas correspond à une fonction grammaticale. Le nominatif exprime la fonction de sujet, l’accusatif la fonction de complément d’objet direct et le datif, principalement celle de complément d’objet indirect. Le génitif marque le complément de nom, la possession et peut aussi se trouver après la négation.

L’instrumental exprime l’idée de moyen et est aussi utilisé pour décrire les nationalités et les métiers. Le vocatif, enfin, sert à interpeller ou invoquer quelqu’un ou quelque chose.


Marzena Watorek :
Les déclinaisons, aussi appelé « marquage casuel » ont disparu en français à la suite de l’évolution de la langue. Toutefois différents cas existent, sans pour autant être marqués par les terminaisons.Babbel : En Français, déclinons-nous sans le savoir ?

Dans la phrase « mon père travaille à l’université », « mon père » correspond au nominatif. Mais dans la phrase « Marie appelle sa mère », « sa mère » correspond alors à l’accusatif. Le cas d’accusatif régit le nom qui exprime le complément d’objet direct. Mais un francophone qui n’a pas étudié la linguistique ne le sait pas !

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Laure Delacloche
Aspirante polyglotte, Laure apprend en ce moment les rudiments du Polonais et de l'Arabe levantin, présents dans son environnement naturel. Son objectif : en comprendre assez pour savoir de quoi rient ses interlocuteurs, et avoir un accès facilité aux cuisines. Le reste du temps, elle encourage ses plantes vertes à pousser ou appuie frénétiquement sur le déclencheur de son appareil photo. Elle est l'une des rares personnes à avoir conservé un blog au 21e siècle.
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