Parlez une langue comme vous en avez toujours rêvé

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La musique est-elle un langage ?

Certaines études montrent que le cerveau réagit de la même façon à la musique et au langage. Mais est-ce suffisant pour qualifier la musique de langage universel ? Rien n'est moins certain.

Illustrations de Louise Mézel

« Dire et chanter étaient autrefois la même chose », écrivait Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues. Entre musique et langage, difficile de savoir qui est apparu en premier. Il y a quelques années, des chercheurs ont découvert le plus ancien instrument de musique à ce jour, une flûte en os et en ivoire de… 35 000 ans, alors que l’Homme de Néandertal était encore présent sur la planète.

Charles Limb, médecin ORL à l’hôpital Johns Hopkins aux États-Unis et musicien amateur de jazz, a longtemps cherché à savoir si les improvisations de jazz pouvaient être considérées comme des conversations. L’image d’une discussion animée entre musiciens qui s’interpellent tour à tour et se répondent mutuellement est évocatrice. L’un entame une phrase avant de laisser un autre la compléter, un dialogue naît, qui met en notes toute la gamme de nos émotions. Rythme et harmonie accompagnent l’homme dès ses balbutiements, comme si une parenté naturelle unissait langage verbal et musical. Une parenté tellement intime que certains vont jusqu’à considérer la musique comme une véritable langue, voire un langage universel, accessible à tous au-delà des mots.

Musique et langage, une ressemblance à s’y méprendre

Il semble que c’était justement ainsi que l’Église catholique considérait la musique. Depuis le Moyen Âge et encore davantage au moment de la Contre-Réforme en Europe, la musique était perçue comme un enjeu essentiel. Les autorités religieuses cherchaient à en codifier la composition de façon extrêmement précise (crescendo, modulations de l’intensité…) afin de produire intentionnellement des effets (extase, plaisir…) chez l’auditeur. Le clergé souhaitait parvenir ainsi à construire un système de référence qu’il pourrait administrer, afin d’exercer un contrôle sur ce mode d’expression en créant une éthique du langage musical.

Car tout comme le langage verbal, la musique est codifiée. Le compositeur dispose de moyens techniques et esthétiques afin de produire des impressions précises, telles que la tristesse, la gaieté, la peur. La musique serait-elle dès lors un langage ? Il existe bien des conventions, des règles de composition permettant d’organiser, d’articuler les sons entre eux. Ces règles sont en quelque sorte comparables à une syntaxe organisant les mots, afin de construire des phrases chargées de sens.

Mais justement, c’est bien là que le bât blesse. Car est-il possible d’affirmer que la musique a un sens ? Certes elle stimule notre ouïe et provoque des impressions traitées à leur tour par le cerveau comme des informations. Une recherche scientifique menée par des chercheurs de l’Université de Liverpool met justement en valeur le fait que musique et langage empruntent tous deux le même chemin cérébral, ce qui suggèrerait que notre cerveau interprète la musique comme une langue. Pourtant, cet argument scientifique ne peut suffire à assimiler la musique à un langage. Car celle-ci ne peut prétendre, à la différence du langage verbal, transmettre une signification objective.

Le langage sert à désigner…

Le langage se définit d’abord comme un dispositif comprenant une sémantique (du vocabulaire) et dans la plupart des cas une syntaxe, et permettant la communication mutuelle entre des individus. Ce qu’on appelle en linguistique le lien entre signifiant (le mot qui désigne un objet) et signifié (l’objet désigné par ce mot) est entre autre ce qui permet cette transmission du sens. Tout le monde sait ce que désigne le mot « table », tout le monde peut se représenter quelque chose via ce terme. Le langage tend à l’objectivité ; pas la musique.

Pourtant, le réel qui nous entoure ne se réduit jamais à la pure objectivité, et ne peut être entièrement contenu dans une description objective. Il est perçu par des sensibilités personnelles. Autrement dit, chacun de nous interprète le réel. Or c’est justement là que réside la limite du mot, dans son manque de particularité. Puisque le sens d’un mot est fixé par une convention, une sorte d’accord tacite, le mot cède devant la singularité de l’expérience. Une table est une table, certes, mais elle peut avoir des aspects infiniment variés.

Dans sa nouvelle Funes ou la mémoire, l’écrivain Jorge Luis Borges met en scène un personnage qui, suite à un accident, se retrouve doté de mémoire absolue, incapable d’oubli. Seulement, dans cette totalité du souvenir, tout langage devient impossible. Car pour nommer, il faut savoir oublier les différences, sans quoi l’inadéquation entre une chose et le terme utilisé pour la désigner devient un obstacle. Autrement dit, la force, mais aussi l’imperfection du langage réside dans son manque de singularité. C’est là que la musique vient prendre le relai.

… la musique, à exprimer au-delà des mots

Si la musique ne signifie rien à strictement parler, on reste réticent à lui refuser toute signification, à la qualifier d’absurde. Il s’agit plutôt d’un sens au-delà de celui des mots, qui dépasse la simple fonction de communication du langage verbal. La musique ne désigne pas, elle évoque : elle fait appel à la fois à la subjectivité du compositeur, de l’interprète et de l’auditeur. L’imagination prend le relai de l’intellect, vient prolonger les impressions éveillées par le son, selon la sensibilité propre de l’individu. Le titre d’Hymne à la joie, finale de la symphonie de Beethoven, est assurément explicite. Pourtant, rien ne garantit que cet air sera « compris » de la même façon par un auditeur venant d’un pays asiatique, arabe, ni même européen, qu’il évoquera la gaieté à chacun d’eux – d’autant plus que chaque civilisation possède son propre cadre d’interprétation et ses propres codes musicaux. S’il existe des normes qui orientent la réception d’un morceau et dont l’interprète et l’auditeur sont tributaires, rien, dans une composition, ne force véritablement la perception de l’auditeur, rien n’oblige celui-ci à ressentir joie, tristesse ou effroi.

Ainsi, même si cette définition a quelque chose de profondément séduisant, et bien que certaines études scientifiques tendent à montrer que le cerveau réagit de façon similaire au langage et à la musique, celle-ci ne peut être véritablement décrite comme une langue universelle. La musique ne possède pas un sens mais plutôt une tonalité affective, elle relève de l’expression plus que de la signification, elle correspond au moment subjectif de la communication tandis que le langage en serait le moment objectif. Mais de même qu’on ne peut retirer à la musique toute dimension de sens, le langage lui-même dépasse à chaque instant les limites de la signification, le cadre de la raison objective, et s’émancipe de sa seule fonction d’outil de communication. La poésie notamment s’approprie des procédés esthétiques musicaux tels que le rythme ou l’harmonie (procédés qui varient d’ailleurs selon les langues, chacune d’elles possédant sa propre musicalité).

Chaque langue est également habitée par un pouvoir d’expressivité, par une histoire, une subjectivité qui en fait le reflet d’une culture spécifique et unique. Les mots intraduisibles qui existent dans tous les idiomes prouvent que le réel n’est jamais purement affaire d’objectivité, surtout lorsqu’il est capté par le langage, mais toujours filtré par une sensibilité particulière, que ce soit celle d’un individu, d’une culture ou d’une époque. De même que l’on peut exprimer une émotion similaire par mille variations musicales, toutes les langues recèlent des nuances infinies qui nous empêchent de les considérer comme équivalentes ; une diversité linguistique qui reflète et donne accès à la richesse de l’expérience humaine elle-même.

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