Parlez une langue comme vous en avez toujours rêvé

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Pourquoi les mots ont-ils un genre ?

La distinction entre masculin et féminin nous paraît aujourd’hui parfaitement normale. Pourtant, il semble qu'elle soit bien plus culturelle que naturelle. À quel point le genre grammatical influence-t-il notre vision du monde ?

Illustration de Louise Mézel

Ça ne vous a jamais titillé l’oreille de prononcer des phrases comme « Bernard et ses sœurs sont-ils arrivés » ? Ça ne vous dérange pas, vous, de parler de la boulangère, mais de « Madame le Ministre » ? La question est loin d’être triviale si l’on admet que la langue façonne notre vision du monde.

Alex Taylor, un journaliste britannique maîtrisant le français à la perfection, avouait son désarroi quand, petit garçon, il apprit que même les choses en apparence les plus neutres, les plus dénuées de connotation symbolique, avaient un genre. Et de chercher désespérément une trace d’élégance et de féminité dans la table devant lui, en vain…

Pour ma part, j’avoue être encore désemparée devant certaines absurdités de la langue française, et je ne peux toujours pas me résoudre à écrire des phrases comme « Ces phénomènes et créatures dangereux », que pourtant me dicterait ma grammaire maternelle. Je préfère de loin la liberté d’usage d’un Racine, qui ose « Ces trois jours et ces trois nuits entières » sans aucun état d’âme pour le mâle dominant.

Le genre grammatical, utile ou futile ?

Si la distinction entre masculin et féminin nous semble aujourd’hui parfaitement normale, elle n’a pourtant rien de naturel. Elle est parfois même inexistante, par exemple dans les langues finno-ougriennes : celles-ci ne différencient non pas le féminin du masculin, mais seulement l’animé de l’inanimé, une distinction qu’ont également conservée les langues slaves. Ainsi, chez les Hongrois et les Finlandais, pas de hiérarchie. Si vous parlez par exemple de votre grand-mère, vous direz que « ça » (et non pas « elle ») vous racontait des histoires. Et ce n’est pas tout : le basque, l’estonien, le turc, et dans une certaine mesure le mandarin, ignorent tout bonnement la catégorie du genre.

En se penchant de plus près sur la question, on réalise que le couple animé/inanimé a historiquement précédé celui masculin/féminin. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce dernier était inutile, nous dit Antoine Meillet, un des principaux linguistes du XXème siècle. Il avance pour preuve le chaos qui règne entre les différentes langues, et qui démontre qu’on ne peut dériver le genre d’un mot de ses caractéristiques réelles. Autrement dit, pourquoi une clé serait-elle masculine en allemand (der Schlüssel) mais féminine en espagnol (la llave) ? Un autre indice serait la discordance qu’on relève parfois entre genre grammatical et genre naturel, le comble étant bien sûr « Mädchen », qui signifie en allemand « jeune fille », mais pourtant de genre neutre à cause de sa terminaison en -chen.

Les discordances nationales sont les plus évidentes, mais l’énigme reste entière si l’on considère une langue isolément. Car s’il est aisé de percevoir le lien symbolique entre la terre, mère féconde qui dispense la nourriture nécessaire à la vie, et son genre grammatical, en quoi la banane évoquerait-elle une figure féminine ? On serait même plutôt tenté d’affirmer le contraire… Voilà pourquoi beaucoup de linguistes refusent de voir dans la catégorie grammaticale du genre le reflet de notre expérience du monde. Elle ne serait en fait utile que pour préciser une situation, mais pas dans un contexte général. Qui d’ailleurs s’offusquerait d’une phrase comme « Les lions chassent », bien que ce sont en réalité les lionnes qui se chargent de cette tâche ? Pour en revenir aux Finnois, ils s’expriment de façon générique. Si une situation nécessite une description plus précise, ils l’agrémentent simplement d’un « mâle, femelle, homme » ou « femme ». Par exemple « Le lion femelle chassait lorsqu’il fut rejoint par le troupeau ». Rien de choquant, donc, à dire « Ça m’a raconté » en parlant de quelqu’un… Une phrase qui heurte nos oreilles francophones éduquées à coups de « il » et « elle ».

Et Dieu créa l’homme, et le genre féminin

Les tentatives de reconstruction de l’indo-européen commun, langue préhistorique qui serait la souche de nos langues indo-européennes, tendent à montrer que la distinction entre animé et inanimé, à l’origine, primait. Celle-ci serait typique d’une vision animiste du monde, à une époque où les rites et croyances s’attachaient aux forces et aux éléments naturels. La distinction aurait ensuite peu à peu disparu, pour laisser place à celle entre masculin et féminin, en même temps que les religions monothéistes ont remplacé les religions animistes. Alors que dans celles-ci, le féminin est fortement associé à l’idée de force et de pouvoir, ces attributs, dans les monothéismes, se déplacent pour devenir apanage du masculin. Arent J. Wensinck et Jean Markale, entre autres, ont défendu cette idée polémique – qui reste néanmoins difficile à prouver.

Beaucoup plus évidente et traçable en revanche, est l’évolution du genre masculin comme genre grammaticalement dominant. En grec et en latin, la règle de proximité décidait des accords grammaticaux. En toute logique, on conjuguait et déclinait à cette époque en fonction du terme le plus proche. Si l’on suit cette formule plutôt intuitive, on pourrait donc écrire « Ces phénomènes et créatures dangereuses », chose d’ailleurs permise au Québec. La règle de proximité perdure en vieux français, et même jusqu’au XVIIème siècle. Jusqu’à ce que, en 1675, l’oreille délicate de l’abbé Bouhours ne s’offusque de cette offense faite à la supériorité du genre masculin. Comment, laisser un substantif masculin ainsi esseulé, décliné au féminin malgré sa noble présence ? S’en est ainsi fait de la fameuse règle de proximité, et depuis, en français, le masculin l’emporte systématiquement.

Le genre, une histoire de culture

Pour résumer, il semble bien que le genre grammatical ne soit pas primairement lié à notre expérience, à notre rapport au monde. Il ne serait pas non plus né d’un réel besoin de communication, mais plutôt d’une évolution historique influencée par des facteurs grammaticaux, certes, mais surtout culturels. À problèmes multiples, réponses multiples : la diversité qui existe entre les langues à travers le monde témoigne du fait que le genre grammatical n’est pas universellement perçu de la même manière, bien au contraire. Entre le finnois et le hongrois qui n’en possèdent pas, et l’allemand qui jongle entre masculin, féminin et neutre, en passant par l’anglais qui réserve presque exclusivement cette distinction aux personnes (désignant le reste par un « it » bien pratique), chacun voit finalement le monde à sa sauce. Mais les goûts peuvent changer… Le suédois apporte justement la preuve que, loin d’être éternelle, la structure d’une langue est tout à fait capable d’évoluer en fonction de la réalité. C’est dans cet esprit qu’a été introduit, en 1966, le pronom personnel « hen », pronom neutre qui sert à désigner des concepts ou des objets asexués, mais surtout à émanciper le langage d’une vision du genre trop binaire.

« Toute langue est fasciste », affirmait Roland Barthes ; une formule qui met en évidence le pouvoir réel et concret de la langue, et qui balaye en même temps l’argument selon lequel la question du genre grammatical serait futile. Si le genre grammatical, à l’origine, n’est pas issu de notre expérience, son utilisation dans le langage courant détermine néanmoins notre vision du monde. N’est-il alors pas temps de revoir sa valeur grammaticale à la baisse ?

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