¿Hablas ch’ti?, ou les origines secrètes du patois du Nord

Les Français ont la mauvaise réputation d’être de fiers monolingues. En réalité, les Ch’tis seraient les moins nuls du pays en langues étrangères. Sans même s’en rendre compte, ils parleraient… espagnol !
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¿Hablas ch’ti?, ou les origines secrètes du patois du Nord

Illustrations de Julie Guillot

À défaut d’être ma langue maternelle, le ch’ti (également appelé picard) est ma langue paternelle. Aussi appelé le patois du Nord (de la France), le ch’ti est souvent moqué pour sa rusticité, son manque de clarté et son absence supposée de romantisme. Et pourtant, le  ch’ti n’est peut-être plus aussi incongru qu’il n’y parait : devenu tendance grâce aux succès de Dany Boon, le patois du Nord bénéficie d’un regain d’intérêt certain auprès des passionnés de langues dont je fais partie. Au point même de lui trouver – à ma plus grande suprise – quelque chose en commun avec une autre langue : l’espagnol.

Quand j’ai commencé à apprendre la langue de Cervantes, j’ai tout de suite remarqué quelques similitudes surprenantes avec le patois du Nord. Un peu intrigué, j’ai d’abord trouvé cela plutôt amusant et anecdotique. Il ne s’agissait que de simples coïncidences, selon moi. Le ch’ti ne pouvait pas avoir un lien quelconque avec l’espagnol… c’était impossible !

Mais rapidement, les ressemblances se sont faites de plus en plus nombreuses, étranges. Je me suis mis à douter. Finalement, le dialecte des Hauts-de-France aurait-il vraiment quelque chose à voir avec la langue de la passion ? Parler ch’ti serait un atout pour apprendre l’espagnol ? Dans cet article, vous allez découvrir les mystérieux liens linguistiques qui unissent les Ch’tis aux Espagnols.

Attention ! Ce texte n’à aucune valeur scientifique et ne doit pas être pris (trop) au sérieux !

Des chtimilitudes troublantes

Il faut bien l’admettre, les ressemblances entre le ch’ti et l’espagnol dépassent le simple stade des coïncidences. Voici quelques-unes des similitudes les plus marquantes que j’ai pu observer jusqu’à présent :

  • À la place de l’article défini masuclin le, les Ch’tis utilisent eul, un peu à la manière du el espagnol. Par exemple, le train en français devient eul train en ch’ti. La traduction espagnole est el tren.
  • Quand ils s’exclament, à la place de quel ou quelle, les Ch’tis préfèrent dire qué en ignorant la consonne finale. Ainsi, ils parlent exactement comme les Espagnols ! Ajouté à la transformation des sons [ch] en [k] en ch’ti, cela peut donner des résultats déconcertants comme quelle chaleur ! (français), qué caleur ! (ch’ti), ¡qué calor! (espagnol).
  • Le verbe chanter devient canter pour les Ch’tis, presque comme cantar en espagnol. On pourrait penser que cela n’a rien à voir, qu’il s’agit simplement de la modification habituelle du son [ch] en [k].
  • Dans ce cas, prenons un autre exemple. En patois du nord, un mensonge est une mentirie, mot qui s’apparente à l’espagnol mentira. Peut-être que cela dérive juste du verbe mentir, qui est justement le même en français et en espagnol. D’accord…
  • Sinon en ch’ti, kerre signifie tomber. En espagnol, c’est caer. Serait-ce encore seulement un hasard ?
  • Et ce n’est pas tout ! Que penser de saquer dans l’expression « Saque ed’din ! » ? « Saque dedans ! » veut dire « Tire dedans ! » et serait l’équivalent de « Vas-y ! » On ne trouve aucun verbe correspondant à saquer qui ait ce sens en français. En espagnol, si : sacar veut dire tirer.
  • De plus, la locution picarde à m’mote pour dire à ma façon ressemble au pendant espagnol a mi modo.
  • Quant aux expressions nous’aut’ et vous’aut’ (contractions de nous autres et vous autres), elles s’utilisent plus communément que nous et vous en ch’ti. Le lien de parenté avec nosotros et vosotros est trop évident pour être nié.

Les similitudes entre le patois du Nord et l'Espagnol sont nombreuses

Une autre traduction intéressante est celle de toujours, qui s’écrivait autrefois tousjours en français (simple combinaison des mots tous et jours). Remontons un peu plus loin dans le temps. En latin, jour se disait dies. Une racine qu’on retrouve par exemple dans le mot français actuel diurne. Le mot jour en espagnol continue lui à honorer ses origines : día. Et les Nordistes aussi, puisque de toujours, ils font toudis (tous + dis). On est plus près du vocabulaire madrilène que du parisien !

De Charles Quint au P’tit Quinquin

Mais alors pourquoi ? Quel rapport entre le ch’ti et l’espagnol ? Comment expliquer ce lien ? La question est légitime. L’influence du néerlandais pourrait se comprendre sans problème, étant donné la proximité avec la Belgique et les Pays-Bas. Mais entre Valence sur la côte méditerranéenne et Valenciennes au bord de l’Escaut, il y a quand même 1 600 kilomètres… L’espagnol est loin d’être une langue répandue dans la région des Hauts-de-France. En tout cas, plus maintenant ! Toute la différence est là.

Car il y a quelques siècles, l’espagnol a joué un rôle important dans cette région. En effet, pendant une grande partie du XVIe siècle, le Nord de la France a été sous domination espagnole. Au même titre que la Belgique et les Pays-Bas d’aujourd’hui ! Il se pourrait donc que la langue de l’Empire de Charles Quint ait façonné le patois du Nord à cette époque. Il n’y a qu’un pas entre Charles Quint et P’tit Quinquin, la célèbre berceuse du nord qui est devenu l’hymne de Lille.

https://www.youtube.com/watch?v=XpL4LDSFE9A

Par ailleurs, cette hypothèse permet de comprendre pourquoi les Nordistes ont conservé des mots français disparus au moment de la Guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648). Un peu comme si, sous l’emprise hispanique, les patois du Nord avaient évolué dans une dimension parallèle au reste du pays.

Illustrons-le avec le mot carogne. Qué carogne ! signifie quelle méchante femme ! en patois du Nord. Encore plutôt courant en ch’ti, carogne est plus ou moins proscrit de la langue française depuis quelques siècles déjà. La dernière personne à l’avoir utilisé hors des frontières de notre région semble être Molière : « L’on ne demandait pas, carogne, ta venue » (Le Cocu Imaginaire, scène VI, 1660).

Comme si cela ne suffisait pas, les Ch’tis brouillent les pistes en utilisant l’article indéfini masculin eun et non un, presque comme les Allemands (ein). Outre-Rhin, on est déjà fan de Willkommen bei den Sch’tis (Bienvenue chez les Ch’tis) et Die Sch’tis in Paris – Eine Familie auf Abwegen (La Ch’tite Famille). En plus de l’amitié franco-allemande, l’amitié ch’ti-allemande semble avoir de beaux jours devant elle.

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