À la découverte des langues parlées en Italie

Si j’allais n’importe où dans le monde et que je demandais aux passants quelle langue on parle en Italie, tous me répondraient : l’italien ! Mais est-ce la seule langue parlée en Italie ?
À la découverte des langues parlées en Italie

Illustrations de Eleonora Antonioni

Savez-vous combien de langues sont parlées en Italie ? L’atlas UNESCO des langues en danger dans le monde en répertorie pour sa part 31, rien que sur le territoire italien. Mais en réalité, les langues parlées en Italie sont encore plus nombreuses. Pas mal pour un pays grand comme à peine la moitié de la France ! Partons dès à présent à la découverte des secrets linguistiques de l’Italie, en commençant par la plus parlée de toutes : l’italien, bien entendu.

La langue italienne et ses dialectes

L’histoire de la langue italienne commence au XIVe siècle, lorsqu’elle n’était que l’un des nombreux dialectes parlés en Italie centrale. C’était plus précisément la langue parlée dans la région de Florence, important centre économique et financier à l’époque. Avec le temps, le florentin s’est imposé comme la langue culturelle d’une zone très vaste jusqu’à devenir la langue officielle de la République italienne. Le florentin a connu un destin prodigieux… mais qu’en est-il des autres dialectes de Toscane et du centre de l’Italie ? Ils ont survécu et sont encore très parlés aujourd’hui !

Dans les villages et les châteaux médiévaux des Apennins, on peut écouter de fascinants parlers ombro-marchesan, tandis qu’à Rome, entre monuments antiques et églises vaticanes, il n’est pas rare d’entendre un romanesco vernaculaire haut en couleur.

En Toscane, on parle des dialectes très proches de l’italien standard, mais distincts phonétiquement de la langue nationale. En effet, beaucoup de consonnes ont une prononciation aspirée qui produit une sonorité très caractéristique appelée « gorgia toscane ». Ce qui est fascinant, c’est que la gorgia n’est pas la même pour tout le monde : elle change d’une ville à l’autre !

Les langues et dialectes parlés en Italie sont nombreux

Les langues régionales en Italie

Mais penchons-nous de plus près sur les idiomes que l’on désigne traditionnellement comme dialectes italiens.

Les dialectes italiens ne sont en réalité pas des variantes de l’italien. Du point de vue linguistique, ces idiomes sont complètement indépendants de la langue nationale. Ils possèdent leur propre grammaire, leur propre vocabulaire et une tradition littéraire unique. Du nord au sud de l’Italie, on en dénombre ainsi environ une dizaine. Notre voyage commence donc à l’extrême nord-ouest, où l’on parle le piémontais.

♦ Le nord et le nord-ouest

Parlé dans le Piémont centre-occidental, le piémontais n’est pas étranger à la construction de l’actuel État italien : il était quotidiennement parlé par les grands protagonistes du Risorgimento (unification italienne) comme Cavour et Victor-Emmanuel II. De par sa situation géographique, le piémontais est également la langue d’Italie qui a le plus été influencée par le français.

En Ligurie, près de la mer, on parle le ligure, qu’on appelle aussi génois en raison de l’influence ancestrale de la ville de Gênes dans cette région. Doté d’une sonorité bien particulière qui rappelle le portugais, le ligure a été utilisé par le chanteur génois Fabrizio De André pour composer l’album « Crêuza de mä ».

Peu de gens savent que le génois a été la lingua franca du bassin méditerranéen. On a ainsi retrouvé des documents en génois tout autour de la mer Méditerranée, de la Crimée à Gibraltar où (incroyable mais vrai) une forme de dialecte génois était parlée jusqu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui, cette merveille antique n’a pas totalement disparu puisque le monégasque, langue officielle dans la Principauté de Monaco, est une variante du ligure.

Mais poursuivons notre exploration et partons à la découverte de la Lombardie, cœur de l’économie italienne, et de sa langue, le lombard. Largement répandu dans une zone qui englobe, en plus de la Lombardie, le Piémont oriental, le Trentin occidental, le canton du Tessin et une partie du canton des Grisons en Suisse, le lombard a de nombreuses variantes. Parmi elles, les plus célèbres sont le milanais, le bergamasque, le tessinois, le brescian, le varésien, le laghée. Malgré l’apparente fragmentation de cette langue, il n’y a pourtant aucun problème de compréhension entre ses différentes variantes.

La production artistique en langue lombarde est abondante. Dans le domaine de la musique, Davide Van De Sfroos jouit d’une reconnaissance nationale, grâce à ses chansons interprétées en lombard et plus précisément en laghée. En poésie, Carlo Porta a élevé le milanais au rang de langue littéraire grâce à ses sonnets hilarants. Dans le monde du cinéma, le célèbre film « L’arbre aux sabots » réalisé par Ermanno Olmi, a été tourné entièrement en bergamasque.

L’est et le nord-est

Direction la région de Venise, au nord-est de l’Italie. En Vénétie, dans le Trentin oriental et dans certains endroits du Frioul-Vénétie Julienne, on parle la langue vénitienne. Cette langue était très importante surtout au Moyen Âge et durant l’Époque moderne, à tel point que certains mots vénitiens se retrouvent aujourd’hui au-delà des frontières italiennes.

Beaucoup affirment que le vénitien était la langue officielle de la République de Venise. En réalité, les documents n’étaient pas toujours écrits dans cette langue. Quoi qu’il en soit, le Doge et le Grand Conseil qui gouvernaient la Sérénissime République s’exprimaient en vénitien.

Du point de vue comptable, le vénitien est probablement l’idiome le plus parlé de la région après l’italien… mais certainement pas le seul ! En effet, dans les montagnes du Haut-Adige, 30 000 irréductibles conservent un idiome antique typique de cette région : le ladin.

Cette langue est divisée en cinq variétés parlées dans différentes vallées. Certaines d’entre elles sont influencées par le vénitien, alors que d’autres sont influencées par l’allemand. La diversité n’est toutefois pas un problème, puisqu’il existe une forme standard du ladin (le ladin standard). Certaines communautés préfèrent néanmoins lire et écrire avec l’orthographe de leur propre dialecte.

En route pour le Frioul ! C’est une région qui conserve un idiome caractéristique : le frioulan. Cette langue a connu un destin assez malheureux. Il semblerait qu’au Moyen Âge, elle ait été beaucoup plus répandue, se développant même jusqu’en Slovénie et au centre de la Vénétie. Au fil des siècles, le frioulan recule pourtant sensiblement, allant jusqu’à disparaître dans de nombreux centres urbains du Frioul par exemple Udine, chef-lieu de la province éponyme. Le XXe siècle voit ensuite naître un mouvement visant à rétablir la langue frioulane qui ramène l’idiome dans les villes et lui donne un nouveau prestige, grâce notamment au soutien actif de l’intellectuel Pier Paolo Pasolini.

Au sud du Pô, on parle l’émilien et le romagnol. Ce sont des langues très similaires que l’on considère distinctes uniquement pour des raisons identitaires.Typique des territoires situés entre la plaine du Pô et les Apennins, l’émilien a été rendu célèbre dans le monde entier par Don Camillo et Peppone.

Le romagnol est une langue typique du littoral adriatique, des provinces de Rimini et Cesena, de la République de Saint-Marin et des Marches septentrionales. Le réalisateur Federico Fellini a ainsi donné un titre en romagnol, sa langue maternelle, à l’un des chefs-d’œuvre du cinéma italien. Il s’agit d’« Amarcord », qui signifie « je me souviens ».

Le sud et l’extrême-sud

Faisons maintenant un saut jusqu’en Italie du sud, où l’on trouve l’idiome que l’UNESCO définit comme la langue napolitaine. Mais avant de poursuivre, laissez-moi clarifier une chose ! La langue napolitaine désigne l’ensemble des dialectes parlés des Abruzzes à la Calabre, en passant par le centre et le nord des Pouilles, le Molise, la Campanie et la Basilicate. Les parlers dans cette région sont très similaires, à tel point qu’ils peuvent être considérés comme une seule et même langue.

Parmi ces variantes, celle de Naples est sans aucun doute l’une des plus connues. Les chansons en napolitain issues de la prestigieuse tradition musicale napolitaine comme « Funiculì funiculà », « ’O surdato innamorato », « Tu vuò fa’ l’americano » se sont exportées dans le monde entier.

Enfin, à l’extrême sud de l’Italie, on trouve la langue sicilienne. Là encore, il ne s’agit pas uniquement de l’idiome parlé en Sicile. Selon l’UNESCO, les dialectes siciliens s’étendent également dans le cœur méridional de la Calabre et le Salento.

La littérature italienne et la littérature européenne doivent beaucoup au sicilien. C’est dans cet idiome qu’est née une tradition nouvelle dont l’influence se retrouve dans la production littéraire de toute l’Europe médiévale : la poésie de l’École sicilienne. Malheureusement, la plupart des poèmes de cette école nous sont parvenus traduits en toscan. Une perte compensée par le fait que cette langue est encore aujourd’hui très parlée dans ses régions d’origine.

Aux confins du territoire italien, on parle en Sardaigne la langue sarde, un idiome autochtone qui présente des caractéristiques uniques dans le panorama des langues européennes. Sans doute en raison de la situation géographique de l’île ou de l’indépendance cultivée comme une tradition par ses habitants, on retrouve dans le sarde des sons et des mots dérivés directement du latin parlé par César et Cicéron. Ce qui explique certainement pourquoi Dante a qualifié le sarde d’« imitation du latin ».

En Sardaigne cependant, on ne parle pas seulement le sarde, mais également des variantes linguistiques proches du corse. Il s’agit du gallurais et du sassarais, directement dérivés d’une ancienne forme de toscan importée par les colons pisans qui ont régné sur la Corse et la Sardaigne pendant le Moyen Âge.

Les langues étrangères en Italie

L’Italie abrite aussi des « continuités naturelles » des langues des pays limitrophes. En quelque sorte des « coulures linguistiques » qui, par une série de coïncidences historiques, se sont retrouvées piégées à l’intérieur des frontières italiennes.

En partant du nord-ouest, on trouve l’occitan, la langue des troubadours provençaux tant appréciée au Moyen Âge. Aujourd’hui, on la parle non seulement dans le sud de la France mais aussi dans la partie sud-occidentale du Piémont.

Une autre langue régionale française, le franco-provençal, est encore aujourd’hui très parlée dans la Vallée d’Aoste et dans le Piémont nord-occidental. Dans la Vallée d’Aoste, la langue française est officielle et de nombreuses personnes l’utilisent à la place de l’italien.

Les gens croient souvent qu’on parle allemand dans le Trentin-Haut-Adige, mais la réalité est un peu plus complexe ! Si l’allemand standard y a en effet un statut officiel, on communique également en tyrolais du sud, un dialecte étroitement lié au bavarois et aux parlers d’Autriche. Un autre dialecte issu de la même souche est répandu dans les communes germanophones de l’extrême nord du Frioul.

Enfin, le slovène est une langue officielle du Frioul oriental et dans la ville de Trieste, où elle est parlée depuis l’époque de Charlemagne au moins.

Les îlots linguistiques

Nous avons jusqu’ici évoqué des idiomes parlés dans des régions très étendues, mais il existe également des langues utilisées par des communautés restreintes, comme des villages de montagne ou des villes perchées sur des hauts-plateaux.

Des îlots linguistiques avec une histoire particulièrement fascinante.

‏Les derniers héritiers de la Grande-Grèce

En Italie, on parle une forme particulière du grec, le griko. Pendant longtemps, on a cru que les Grécaniques étaient les descendants des immigrants arrivés de Grèce au Moyen Âge sous la domination byzantine.

Des études plus récentes semblent indiquer que les Grecs d’Italie vivent en Calabre et dans le Salento depuis au moins 2 500 ans. Ils seraient donc les derniers descendants des colonies antiques de la Grande-Grèce et constitueraient à ce titre la minorité linguistique la plus ancienne d’Italie.

À l’assaut des montagnes

Vers l’an mil, un phénomène appelé optimum climatique médiéval s’installe. Après une période de froid, de peste et de famine, la vieille Europe connaît une période de climat inhabituellement chaud qui provoque une augmentation de la population et le recul des glaciers, et marque le début de la colonisation des montagnes.

Des communautés entières originaires de la Suisse allemande et d’Autriche migrent vers les Alpes italiennes, emportant avec elles leur culture pastorale et agricole ainsi que leur propre langue, qui subsiste encore aujourd’hui à certains endroits.

Le walser, apparenté au suisse allemand, est toujours utilisé dans des petites villes de la Vallée d’Aoste et du Piémont septentrional.

Dans la Vallée des Mochènes de la province de Trente et sur le Haut-plateau d’Asiago en Vénétie, on parle respectivement le mochène et le cimbre, des langues minoritaires de souche bavaroise.

Les Aragonais conquérants

De par sa situation géographique, la Sardaigne a toujours été source de conflit entre les puissances des péninsules ibérique et italique.

Au Moyen Âge, les Aragonais arrivés du territoire de l’actuelle Espagne nord-orientale prennent possession de l’île. À Alghero, la population autochtone est expulsée par l’armée aragonaise et la ville est repeuplée par des colons de Catalogne.

Aujourd’hui encore, leurs descendants parlent le catalan.

Les héritiers des chevaliers

Dans de nombreux villages du sud de l’Italie, certaines communautés parlent des langues… qui n’ont théoriquement rien à y faire : le lombard en Sicile et en Basilicate, le franco-provençal dans les Pouilles et l’occitan en Calabre !

Comment est-ce possible ? Ces communautés sont en fait les héritières des soldats de fortune qui ont combattu dans le sud de l’Italie pour le compte de divers seigneurs féodaux de la région. Les Maures étaient partis depuis peu, laissant derrière eux de nombreuses terres non cultivées. Le climat était idéal, la terre était riche, et les milices ont donc eu la bonne idée de se faire payer en terres plutôt qu’en espèces sonnantes et trébuchantes.

Une idée vraiment bonne, puisque leurs descendants n’ont pas quitté la région et parlent aujourd’hui encore la langue de leurs ancêtres !

Loin des Turcs

Au XVe siècle, les Ottomans conquièrent Constantinople et s’établissent dans les Balkans. Commence alors une période difficile pour la région, durant laquelle de nombreux réfugiés traversent l’Adriatique pour s’installer en Italie.

Et parmi ces réfugiés, un très grand nombre d’Albanais. Aujourd’hui, l’albanais d’Italie (Arbëreshë) est encore largement répandu un peu partout dans le sud du pays.

Mais les Albanais ne sont pas les seuls à avoir fui les Turcs. Des Croates venant de l’actuelle Dalmatie ont aussi trouvé la paix dans les montagnes du Molise où il subsiste encore trois villages dans lesquels on parle couramment le slave molisan.

Des Génois en Sardaigne

Plus haut dans cet article, je vous ai dit que la langue ligure était répandue dans plusieurs autres régions du bassin méditerranéen. On la parlait notamment sur l’île de Tabarka au large de la Tunisie actuelle.

Au XVIIIe siècle, les colons génois de Tabarka sont contraints de se déplacer et trouvent refuge à Sant’Antioco, une petite île sarde. Aujourd’hui encore, on y parle une variété pure et ancienne du génois, appelée le tabarquin.

Une langue indienne en Italie

Quand je raconte qu’en Italie, on parle depuis des siècles une langue étroitement liée au sanskrit et à l’hindi, personne ne me croit. Et pourtant, le romanì, langue des peuples roms et sintis, vient vraiment d’Inde !

On ne connaît pas la date exacte de son arrivée en Italie, mais on l’estime entre 1300 et 1400. Il est aujourd’hui parlé ça et là sur tout le territoire italien.

Une langue non parlée

Pour finir, il y a en Italie une langue qui n’est pas considérée comme telle par beaucoup de gens, mais qui permet pourtant à de nombreuses personnes de communiquer au quotidien : la langue italienne des signes (LIS). C’est une langue non verbale qui est utilisée principalement par les personnes malentendantes ainsi que par leurs proches et les personnels de santé. Le vocabulaire de la LIS est d’ailleurs étonnamment riche et continue de se développer jour après jour.

Comme vous avez pu vous en rendre compte, la diversité linguistique italienne n’est pas un mythe.  Et ce n’est qu’un petit aperçu ! Si vous souhaitez approfondir le sujet, je vous suggère de consulter la liste des langues parlées en Italie, dans laquelle vous trouverez des informations sur la vitalité des langues et leurs variantes locales ; vous pourrez même écouter certaines de ces langues parlées par des locuteurs natifs !

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