Langues singulières d’Europe : la vibrante langue géorgienne

Entre l’Europe et l’Asie, la Géorgie est un pays grandiose où la nature est reine et les traditions importantes. Sa richesse la plus fascinante est sans doute sa langue, unique et presque irréelle pour les non-initiés. Justement, nous allons vous initier !
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Langues singulières d’Europe : la vibrante langue géorgienne

Illustration de Louise Plantin

Dans les montagnes du Caucase, là où les monastères jouissent d’une vue imprenable sur la vallée et où le vin patiente longuement dans des kvevris, il faut savoir tendre l’oreille pour entendre des accords de pandouri, la guitare traditionnelle géorgienne. C’est par de surprenants tressaillements de glotte que le silence monacal se trouve rompu. Ces sonorités, ce sont celles de la langue géorgienne, l’une des plus anciennes au monde… mais aussi l’une des plus secrètes.

La Géorgie – à ne pas confondre avec l’état des États-Unis du même nom – est un petit pays situé aux confins de l’Europe et de l’Asie. Mais pour le reste, il n’est certainement pas du genre à copier les autres : la Géorgie aime défier les codes et flouter les frontières pour mieux les dépasser. Ainsi, ni la langue ni l’alphabet géorgiens ne ressemblent à l’arménien, le voisin méridional, au voisin turc à l’ouest, ou même au voisin russe du nord. Mais qu’est-ce vraiment que la langue géorgienne ?

Le fantastique alphabet géorgien

« თბილისი ». Avez-vous reconnu le nom de la ville qui se cache derrière ce mot écrit en alphabet géorgien ? Bien vu : il s’agit de Tbilissi, la capitale de la Géorgie… et de la langue géorgienne. Le géorgien est en effet l’une des rares langues du monde à posséder son propre alphabet – au même titre que l’arménien, autre langue de la région. Un miracle caucasien, peut-être ?

L’alphabet géorgien est unique : il ressemblerait à s’y méprendre à une écriture elfique, angélique, mythologique, magique, en un mot… fantastique ! Impossible de résister à ses courbes élégantes, ses boucles raffinées, ses lignes délicates et ses arrondis détaillés. Pour ce qui est de la taille, l’alphabet géorgien ne comporte que 33 lettres. Exactement comme le russe.

Pourtant, contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’alphabet géorgien ne serait pas si difficile à apprendre. Une surprise, vraiment ? Pas forcément : le système d’écriture est loin d’être la seule originalité de la langue géorgienne.

Le pays où les gorges tremblent

La Géorgie est un véritable paradis sur terre pour qui apprécie les grands espaces. Canyons infiniment profonds, cascades vertigineuses, sommets enneigés, gorges… Les gorges justement, parlons-en ! En Géorgie, les gorges sont souvent tremblantes. C’est une des particularités des consonnes éjectives, dont la langue géorgienne fait régulièrement usage. 

Contrairement aux consonnes des langues indo-européennes, produites à l’aide de la réserve d’air des poumons, les consonnes éjectives sont émises par des vibrations de la glotte. Le géorgien en compte six différentes ! Impressionnant et surtout difficile à reproduire pour la plupart des non-natifs. Les consonnes occupent d’ailleurs une place majeure dans la langue géorgienne. Il n’est pas rare de trouver des successions de trois (voire quatre) consonnes pour des mots aussi courants que le mot lait (რძე, prononcé « rdze ») ou la couleur verte (მწვანე, prononcée « mts’vane »).

Une langue (vraiment ?) pas comme les autres

Après l’alphabet géorgien et sa prononciation, venons-en à la grammaire et au vocabulaire du géorgien. Surprise : la grammaire géorgienne ne possède ni genres ni articles ! Pour compenser cette absence, la structure verbale du géorgien est en fait particulièrement sophistiquée. Comme le turc, le géorgien est une langue dite agglutinante. Elle fonctionne par ajout de préfixes et de suffixes à une même racine pour modifier le locuteur, le temps, le verbe lui-même parfois et donc le sens. Pouvons-nous au moins compter sur le vocabulaire pour nous rassurer ?

Quand on apprend une nouvelle langue, le premier mot que l’on retient est souvent « bonjour ». Buongiorno en italien, Buenos dias en espagnol, Guten Tag en allemand, ou encore Добрый день (dobri dien) en russe : on retrouve toujours une construction similaire : la combinaison des mots bon et jour. Pour l’originalité, on reviendra… ou plutôt, on passera notre chemin et on partira en Géorgie.

En Géorgie, « bonjour » se dit გამარჯობა  (prononcé « gamarjoba »), littéralement « triomphe » ou « victoire ». Un héritage de l’histoire tumultueuse du pays, faite de guerres et d’invasions ? Un bon jour devait forcément être un jour de victoire ! Heureusement, l’Histoire n’est pas uniquement faite de guerres et les rapprochements de peuples ont aussi doté le géorgien de nombreux emprunts lexicaux.

À თბილისი (Tbilissi, la capitale, vous vous souvenez ?), on peut prendre le მეტრო (metro) pour aller au მუზეუმი (muzeumi). Les russophones parviendront sûrement à se faire comprendre à la აფთიაქი (aptiaki) « la pharmacie » dont l’étymologie est proche de l’аптека (aptieka) russe. N’oublions pas que la Géorgie a fait partie de l’URSS pendant de longues décennies.

Aujourd’hui encore, plus d’un Géorgien sur deux parle le russe couramment. C’est loin d’être le cas de l’anglais ! Soulignons que le géorgien n’est pas toujours isolé dans ses excentricités. Elle en partage même une de taille avec le français ! Alors que l’Hexagone est souvent moqué pour ses calculs complexes élaborés pour formuler les nombres 80 (4×20) ou 90 (4×20+10), la langue géorgienne est une alliée de circonstance puisqu’elle utilise exactement le même système !

Sans famille, la langue géorgienne ?

Le géorgien est incontestablement une langue fascinante. Mais ce n’est pas véritablement une langue isolée au sens linguistique d’isolat (langue sans famille), comme le basque par exemple. Avec 4 millions de locuteurs, le géorgien est (de loin) le principal représentant de la famille des langues kartvéliennes. Les autres membres de la famille, comme le laze ou le mingrélien, regroupent tout au plus quelques dizaines de milliers de locuteurs.

Ces petites langues sont d’ailleurs sérieusement menacées de disparition dans les décennies à venir. Plus généralement, le géorgien est rattaché aux langues caucasiennes. Son nom est trompeur, puisque des trois pays du Caucase (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan), seule la Géorgie parle une langue caucasienne. Dans cette large famille de plus de 80 langues, on trouve surtout le tchétchène (1,3 million de locuteurs), majoritairement parlé par la minorité tchétchène présente en Russie, l’abkhaze, langue officielle de la République d’Abkhazie (contestée et internationalement non reconnue) et de toutes petites langues dont les locuteurs se comptent par centaines (kryz, tindi, karata, botlikh…). Le géorgien et les langues caucasiennes, c’est donc une incroyable richesse linguistique qui trouve facilement écho dans celle de ses territoires variés et ses différents peuples !

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