Parlez une langue comme vous en avez toujours rêvé

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Version originale vs. version doublée : dialectes et accents au cinéma

Avez-vous déjà remarqué, dans les Walt Disney, que les méchants ont la plupart du temps un accent anglais tandis que les gentils parlent américain ? Jamais ? Pas étonnant : les versions doublées reproduisent rarement les accents de la version originale. Mais pourquoi ? Est-ce ainsi dans tous les films ? Et dans toutes les langues ? Voyons ça de plus près.

Accent ou dialecte ?

Avant de commencer, mettons les choses au clair. On distingue, en linguistique, accent et dialecte. L’accent fait référence à la façon de prononcer tandis que le dialecte englobe également le vocabulaire et la grammaire d’une langue. Aux deux sont souvent associés des clichés sur l’origine, le milieu social ou encore le niveau d’éducation… Et ce sont précisément ces clichés que les réalisateurs s’approprient parfois, lorsqu’ils veulent situer un de leurs personnages ou recréer une atmosphère particulière.

Les accents, au-delà du réel

Les accents réussissent si bien à véhiculer certaines images et idées, que cela fonctionne même lorsque celles-ci n’ont rien à voir avec la réalité. Prenons en exemple les films de Walt Disney, dans lesquels l’accent anglais revient régulièrement. Il semblerait que le parlé british, dans l’esprit du public américain, soit inséparable de la magie des contes de fées. Comme si, encore aujourd’hui, l’Angleterre était une île lointaine et imaginaire, qui pourrait se situer aussi bien en Europe que dans l’Atlantide ou le monde de Narnia. Peut-être aussi parce chevaliers errants et châteaux-forts n’appartiennent pas à l’histoire de pays tels que les États-Unis, le Canada ou l’Australie, et sont donc traditionnellement associés au Vieux Continent. Mais quelle que soit la raison, l’accent anglais est largement associé au fantastique, ce qui explique qu’on le retrouve si souvent dans les dessins animés.

La saga à succès Trône de fer en est l’exemple parfait. Ici, le stratagème est particulièrement soigné : les accents – plus ou moins réussis (lien en anglais) – du monde fictif de Westeros correspondent à la géographie linguistique de la Grande-Bretagne : ainsi, Eddard Stark, gouverneur du Nord et seigneur de Winterfell, est joué par Sean Bean qui brille par son accent du Nord de l’Angleterre, de Sheffield pour être exact. Son épouse Catelyn vient de la région de Conflans, au Sud de Westeros. L’actrice irlandaise Michelle Fairley qui interprète le personnage s’est donc dotée, pour l’occasion, d’un accent du Sud de l’Angleterre. Quant à Rose Leslie dans le rôle de Ygrid, rejeton du peuple libre, elle imite si bien l’accent du Nord que son anglais posh a déjà provoqué la confusion dans ses interviews : « J’étais persuadé que tu venais du Nord Ouest de l’Angleterre ! ». Malheureusement, ces subtilités se perdent dans la version française qui ne conserve pas la diversité des accents, tous les personnages parlant un français parfaitement neutre.

Dis-moi quelque chose et je te dirai qui tu es

Pourtant les accents sont parfois, au même titre que les dialogues ou les décors, essentiels afin de créer une ambiance particulière. Le réalisateur britannique Guy Ritchie, par exemple, utilise dans son film Snatch le dialecte cockney pour caractériser la provenance ouvrière de certains de ses personnages. À peine ceux-ci ont-ils besoin d’ouvrir la bouche, que déjà surgissent dans la tête du spectateur des images toutes faites, des idées reçues couramment associées au prolétariat : misère, absence d’éducation, criminalité… De même, on retrouve dans ce film le dialecte pikney traditionnellement parlé par les gens du voyage, avec un effet similaire : donner aux personnages une dimension négative. La version française, elle, ne conserve que le dialecte pikney. Le dialecte cokney passe à la trappe, et l’atmosphère qu’il véhicule dans la version originale également. Pourquoi ça ? Tout simplement parce que le premier, au contraire du second, est nécessaire à la cohérence de certains dialogues. Pour résumer, dialectes et accents disparaissent majoritairement lorsqu’ils ne sont pas absolument requis par le scénario. Mais on renonce du coup à un élément clé de l’art cinématographique.

Le français classique, le seul qui vaille…

Un autre exemple est le film Inglorious Bastards (2009) de Quentin Tarantino, dont la version originale fait la part belle aux accents. À tel point que le réalisateur les a mis à l’honneur dans le titre même du film, Inglourious Basterds, qui contient deux fautes d’orthographe : Inglourious Basterds au lieu de Inglorious Bastards. Ces fautes n’ont évidemment rien de fortuit : elles font référence au fort accent du Tennessee du personnage d’Aldo Raine. Brad Pitt, dans la version originale, baragouine les mots, joue aux montagnes russes avec les intonations. L’accent est tellement partie intégrante du personnage, qu’il lui déforme presque le visage. Et dans la version française ? Pas l’ombre d’un accent ; une langue parfaitement neutre – le charisme du personnage en prend un coup ! Mais est-ce possible de faire autrement ? Comment garder les jeux de mots et le piquant du dialogue entre un Leonardo Di Caprio et un Jean Dujardin dans Le loup de Wall Street, par exemple ?

Première solution : traduire

La solution la plus évidente serait de donner au personnage le même accent dans la version française que dans l’originale. Mais cela ne va pas sans risque, car accents et dialectes sont étroitement liés à certains clichés parfois peu flatteurs. La volonté de rester politiquement correct expliquerait peut-être pourquoi cette solution est surtout privilégiée dans les films pour enfants, qui s’adressent à un public encore relativement préservé des idées reçues. Dans Schreck par exemple, le bouillant Chat Potté, doublé dans l’original par Antonio Banderas, garde tout son charme grâce à son fougueux accent espagnol.

Deuxième solution : adapter

Dans certains cas, notamment là où ils sont requis par le scénario, les accents sont remplacés par un équivalent. Dans My fair lady, difficile de faire l’impasse sur le parlé cru d’Eliza Doolittle, celui-ci étant précisément le sujet de l’histoire. Le dialecte cockney, caractéristique, on l’a dit, du milieu ouvrier londonien, a donc été adapté dans la version française : Audrey Hepburn, doublée par Mathé Altéry, gratifie le spectateur d’un franc accent populaire qui contraste avec sa ravissante apparence, pour le plus grand plaisir des yeux et des oreilles. La version italienne, elle, a recours à un accent fictif, mélange du parlé de la Puglia, de Naples et de Rome. Mais comment faire lorsqu’il est impossible d’imiter un accent, par exemple s’il s’agit d’un accent français dans l’original, ou bien de celui d’une région qui n’existe pas en France ?

Troisième solution : sous-titrer

Les coutumes françaises en matière de films ont parfois du bon. Contrairement à d’autres pays qui privilégient systématiquement le doublage – parfois au détriment de la cohérence d’une scène –, nous avons dans certains cas recours au sous-titrage. Revenons un moment sur Inglourious Basterds, dans lequel se mêlent américain, français et italien. La version française, au contraire des versions allemande ou italienne, a résolu ce chassé-croisé linguistique de façon ingénieuse, à savoir le sous-titrage de certaines parties, notamment la scène d’ouverture mettant à l’honneur le lieutenant Archie Hicox. Dans cette scène, le lieutenant passe du français à l’anglais pour ne pas être compris par ses futures victimes. Afin de conserver la logique de la conversation tout en préservant le spectateur d’une longue scène sous-titrée, le dialogue original a été modifié pour que le passage à l’anglais se fasse le plus tard possible. On retrouve la même astuce plus tard dans le film, lorsqu’un des lieutenants américains en mission en Allemagne et se faisant passer pour un Allemand, est démasqué par un lieutenant SS… à cause de son accent. Alors que les Français ont ici aussi recours au sous-titrage, la version allemande est entièrement doublée… Conséquence ? La scène perd tout son sens.

Morale de l’histoire

Les accents font appel à la faculté d’association du spectateur, ils éveillent dans l’imagination un paysage géographique ou social, notamment lorsqu’il s’agit de dialectes régionaux ou propres à certaines catégories de population. Que seraient, dans Les Visiteurs, Monsieur Ouille et Béatrice de Montmirail sans leurs intonations snob admirablement ridicules ? De même, Bienvenue chez les Ch’tis n’aurait aucun lieu d’être sans la différence prononcée entre accents du Sud et du Nord. Or, il en va de même pour les films étrangers. Le doublage est un art complexe, qui exige du comédien d’habiter un personnage incarné par un autre. Et cela va rarement sans perte. L’atmosphère d’un film vit tout autant des décors et du scénario que des acteurs et de leurs inflexions de voix. Alors notre conseil : privilégiez toujours la version originale… ce qui est d’ailleurs un excellent exercice pour améliorer son niveau dans une langue étrangère !

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