De l’intérêt du doublage des accents et des dialectes au cinéma

Dans les films et les séries à succès, le doublage est souvent critiqué – et notamment le doublage des accents. Mais pour quelles raisons, au juste ?
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De l’intérêt du doublage des accents et des dialectes au cinéma

Doit-on systématiquement imiter les accents dans les films ? Si l’on distingue facilement accents et dialectes du point de vue linguistique, la distinction est rarement faite au cinéma. En effet, les deux aspects se retrouvent bien souvent associés à l’origine, le milieu social, le niveau d’éducation… Ces clichés, que les réalisateurs s’approprient parfois, sont surtout mis en avant par une pratique cinématographique bien connue en France : le doublage des films et des séries à succès. Le doublage des accents et des dialectes est-il positif ou néfaste d’un point culturel ?

Les accents, au-delà du réel

Certains accents réussissent si bien à véhiculer certaines images et idées, que cela fonctionne même lorsque celles-ci n’ont rien à voir avec la réalité. C’est particulièrement vrai dans les films de Walt Disney, dans lesquels l’accent anglais est souvent mis en avant par le doublage. Il semblerait que le parler british, dans l’esprit du public américain, soit inséparable de la magie des contes de fées. Peut-être parce que, vu des États-Unis d’Amérique, du Canada ou de l’Australie, chevaliers errants et châteaux forts sont traditionnellement associés au Vieux Continent ? Quelle que soit la raison, l’accent anglais est largement associé au fantastique, ce qui explique qu’on le retrouve si souvent dans les dessins animés.

La saga à succès Trône de fer en est l’illustration parfaite. Ici, le stratagème est particulièrement soigné : les accents — plus ou moins réussis — du monde fictif de Westeros correspondent à la géographie linguistique de la Grande-Bretagne : ainsi, Eddard Stark, gouverneur du Nord et seigneur de Winterfell, est joué par Sean Bean qui brille par son accent du nord de l’Angleterre, de Sheffield pour être exact. Son épouse Catelyn vient de la région de Conflans, au sud de Westeros. L’actrice irlandaise Michelle Fairley qui interprète le personnage s’est donc dotée, pour l’occasion, d’un accent du sud de l’Angleterre. Quant à Rose Leslie dans le rôle de Ygrid, rejeton du peuple libre, elle imite si bien l’accent du nord que son anglais posh a déjà provoqué la confusion dans ses interviews : « J’étais persuadé que tu venais du nord-ouest de l’Angleterre ! ».

Malheureusement, cette subtilité auditive se perd dans la version française, dont le doublage n’a pas conservé la diversité des accents – tous les personnages parlant un français parfaitement neutre.

Doublage = neutralité ?

Au même titre que les dialogues, les costumes ou les décors, les accents sont essentiels à la cohérence de l’univers d’un film ou d’une série. Dans son film Snatch, le réalisateur britannique Guy Ritchie met en lumière le cockney pour caractériser la provenance ouvrière de certains de ses personnages. À peine ceux-ci ont-ils ouvert la bouche que déjà surgissent dans la tête du spectateur l’image du prolétariat : misère, absence d’éducation, criminalité…

Dans le même film, Brad Pitt imite le dialecte pikney, traditionnellement parlé par les gens du voyage. Et c’est justement le seul dialecte que le doublage français a choisi de conserver. Le dialecte cokney passé à la trappe, c’est l’atmosphère qu’il véhicule dans la version originale qui disparaît également. Pourquoi avoir doublé le pikney et non le cockney dans la version française ? Tout simplement parce que le pikney est indispensable à la bonne compréhension du scénario. Cette décision illustre en fait une pratique courante au cinéma et dans les séries : le doublage des dialectes et accents n’est pas systématique, à moins que le scénario l’exige. Au détriment bien sûr de la version originale.

De l’importance des accents dans les films

Un autre exemple est le film Inglourious Basterds (2009) de Quentin Tarantino, dont la version originale fait justement la part belle aux accents. À tel point que le réalisateur les a mis à l’honneur dans le titre même du film, Inglourious Basterds, qui contient deux fautes d’orthographe : Inglourious Basterds (au lieu de Inglorious Bastards). Ces fautes n’ont évidemment rien d’involontaire : elles font référence au fort accent du Tennessee du personnage d’Aldo Raine.

Dans la version originale, Aldo Raine — joué là encore par Brad Pitt — baragouine les mots et joue aux montagnes russes avec les intonations. Son accent est tellement partie intégrante du personnage qu’il lui déforme presque le visage. Quid du doublage de la version française ? Pas l’ombre d’un accent : le personnage d’Aldo Raine parle une langue parfaitement neutre, au détriment du charisme du personnage qui en prend un sacré coup !

Mais est-ce possible de faire autrement ? Comment faire en sorte que le doublage préserve les jeux de mots et le piquant du dialogue entre un Leonardo Di Caprio et un Jean Dujardin dans Le loup de Wall Street, par exemple ?

Première solution : traduire les dialogues

La solution la plus évidente serait de donner au personnage le même accent dans le doublage français que dans la version originale. Mais cela ne va pas sans risque, car accents et dialectes sont facilement associés à certains clichés, parfois peu flatteurs. Traduire les dialogues permet de rester politiquement correct, ce qui explique peut-être pourquoi cette solution est surtout privilégiée dans les films pour enfants, qui s’adressent à un public encore relativement préservé des idées reçues. Dans Schreck par exemple, le bouillant Chat Potté, doublé dans l’original par Antonio Banderas, garde tout son charme grâce à son fougueux accent espagnol.

Deuxième solution : adapter

Lorsqu’ils sont indispensables au scénario, le doublage substitue souvent un accent à un autre. Dans My fair lady, difficile de faire l’impasse sur le parler cru d’Eliza Doolittle, celui-ci étant précisément le sujet de l’histoire. Le dialecte cockney, caractéristique, on l’a dit, du milieu ouvrier londonien, a donc été adapté dans la version française : Audrey Hepburn, doublée par Mathé Altéry, gratifie le spectateur d’un accent bien franchouillard qui contraste avec sa ravissante apparence, pour le plus grand plaisir des yeux et des oreilles. Le doublage italien a lui  recours à un accent fictif, mélange du parler de la Puglia, de Naples et de Rome.

Troisième solution : sous-titrer

Revenons un moment sur Inglourious Basterds, dans lequel se mêlent américain, français et italien. Au contraire des versions allemande ou italienne, la version française se démarque par le sous-titrage de certaines parties du film, notamment la scène d’ouverture mettant à l’honneur le lieutenant Archie Hicox. Dans cette scène, le lieutenant passe du français à l’anglais pour ne pas être compris par ses futures victimes.

Afin de conserver la logique de la conversation tout en préservant le spectateur d’une longue scène sous-titrée, le dialogue original a été modifié pour que le passage à l’anglais se fasse le plus tard possible. On retrouve la même astuce plus tard dans le film, lorsqu’un des lieutenants américains en mission en Allemagne et se faisant passer pour un Allemand, est démasqué par un lieutenant SS… à cause de son accent. Alors que la VF privilégie ici encore le sous-titrage au doublage, la version allemande est entièrement doublée… Conséquence ? La scène y est bien moins compréhensible.

Le doublage d’un film ou d’une série est un art complexe, qui exige des comédiens d’habiter un personnage incarné par un autre. Et cela va rarement sans perte. L’atmosphère d’un film vit tout autant des décors et du scénario que des acteurs et de leurs inflexions de voix. Alors notre conseil : privilégiez toujours la version originale… ce qui est d’ailleurs un excellent exercice pour améliorer son niveau dans une langue étrangère !

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