Tout comprendre aux différentes familles de langues : la typologie linguistique

L’humanité parle actuellement entre 5000 et 10 000 langues, garantes des cultures et muses de notre perception du monde. Oui, ça en fait un paquet. Alors comment s’y prend-on pour comprendre les différentes familles de langues, les cataloguer, les analyser, faire des ponts entre elles et trouver des méthodes pour mieux les apprendre ?
Tout comprendre aux différentes familles de langues : la typologie linguistique

Illustration de Lucille Pattern

Depuis près de trois siècles, les chercheurs travaillent à catégoriser les différentes familles de langues pour mettre en lumière leurs propriétés communes et leur diversité structurelle, à l’aide de données statistiques et systémiques. C’est ce qu’on appelle la typologie linguistique, une science qui a le vent en poupe malgré sa mission extrêmement complexe puisqu’elle suscite de nombreux débats et controverses chez nos amis linguistes ! Mais la compréhension générale de la nature des langues et de leur histoire commune évolue à grands pas grâce à cette démarche, qui répertorie de plus en plus de langues à travers le monde.

Vous êtes peut-être déjà familiers de la notion d’analyse syntaxique (ou « syntaxe ») fortement développée au XXe siècle, qui met en évidence la structure d’un texte en analysant l’ordre dans lequel les mots s’entrelacent.

Mais la première typologie a avoir été mise au point, dès le début du XIXe siècle par les frères Schlegel, est en fait la typologie morphologique

Cette discipline a pour ambition de classer les familles de langues selon leur morphologie (du grec morphé « forme » et lógos « étude ») : on y analyse la façon dont on forme les mots en étudiant les morphèmes. Mais si vous savez, rappelez-vous de vos leçons de grammaire : le morphème, c’est le plus petit élément porteur d’un sens grammatical que l’on peut obtenir lors de la segmentation d’un énoncé (prépositions, noms, pronoms, suffixes, etc.). 

Les frères Schlegel sont donc les premiers à avoir classé les langues en familles typologiques : les langues flexionnelles, isolantes et agglutinantes. Pour classer les langues dans les différentes familles, on regarde la manière dont les mots indiquent les fonctions grammaticales. Il s’agit tout simplement des déclinaisons et conjugaisons. Voici comment ils s’y sont pris, plus précisément…

Synthétiques ou analytiques ?

Commençons par une définition de circonstance. Les manières de changer l’écriture ou la prononciation d’un mot s’appellent des flexions. Une langue flexionnelle est donc une langue dans laquelle les mots se transforment selon leur rapport grammatical entre eux. Par exemple, en espagnol le du verbe habló (« il parla ») indique à la fois le passé simple et la troisième personne du singulier. Vous suivez ? 

Maintenant, gardez à l’esprit qu’aucune langue flexionnelle n’est jamais absolument analytique ou absolument synthétique. Les frontières sont perméables, mais on dénote des tendances parfois très nettes. 

Les familles de langues synthétiques


Dans les langues synthétiques, la grammaire est exprimée à l’intérieur même du mot. Un seul élément linguistique indécomposable correspond à plusieurs éléments conceptuels distincts. 

Toutes les langues indo-européennes (sauf l’arménien) font partie de cette famille de langues. Cela vient de leur héritage commun, latin ou germanique. C’est pourquoi il est plus facile d’apprendre une langue romane si l’on en connaît déjà une, comme le portugais, l’espagnol, le français, l’italien et le roumain… et plus on en apprend, plus on maîtrise le système, plus on peut en apprendre !

Parmi les dignes représentants de la famille des langues synthétiques, c’est surement le polonais qui décroche la place d’honneur. Le russe avec ses fameuses déclinaisons, ou l’allemand avec ses mots à rallonge peuvent également être définis comme plutôt synthétiques.


Plus rares sont les langues à avoir évolué de façon moderne vers une tendance analytique. C’est le cas notamment de l’anglais et du français.

La chute de l’Empire romain occidental, l’assimilation d’autres peuples parlant d’autres langues (les Goths, les Lombards, les Suèves, les Vandales, tout un tas de charmants nouveaux voisins) a engendré une simplification puis une mutation de la langue parlée en France notamment. Les règles très synthétiques et rigoureuses du latin en ont pris un coup. En 650 environ, plus d’un siècle après la chute de l’empire, le latin parlé cesse d’exister. Ce processus de simplification des mots et le besoin de les lier entre eux méthodiquement donnent alors naissance aux langues à tendance analytique.

Les langues à tendance analytique

Elles se différencient par des liens grammaticaux qui ne sont pas exprimés par la forme du mot en lui-même, mais en dehors de celui-ci, grâce aux verbes auxiliaires notamment et à l’emploi de mots-outils (= les morphèmes grammaticaux libres, comme les prépositions, conjonctions, pronoms, etc.). Le nombre de morphèmes contenus dans un mot est ainsi réduit et la pensée s’exprime de façon plus linéaire. Le français, riche en vocabulaire, en est un bon exemple et cela fait la fierté de nos concitoyens linguistes !

Les langues isolantes et agglutinantes

Les langues agglutinantes (du latin agglutinare : « coller ensemble ») représentent une sous-classe de la famille des langues synthétiques. Les morphèmes sont clairement délimités et ont une signification bien précise. On prend ces petits éléments de sens et on les colle les uns aux autres, ils s’agglutinent, jusqu’à former des mots qui peuvent être très longs ! 

C’est le cas du turc, qui repose sur la construction SOV (sujet-objet-verbe). Prenez cette phrase  par exemple : « Est-ce que vous parlez de ceux de nos grand-mères ? » en turc, cela donne : Anneannelerimizinkilerdenmi bahsediyorsunuz? 

Cela peut paraître compliqué pour les habitués des langues indo-européennes, mais ce jeu de construction des mots présente des règles assez simples puisqu’elles sont immuables.

Et les langues isolantes alors ? C’est la famille de langues analytique par essence. Dans le palmarès de cette famille vous trouverez le chinois, le vietnamien ou encore le birman. Ces langues utilisent des mots dont la morphologie ne change pas, ils sont invariables et leur fonction dépend complètement de la syntaxe. En d’autres termes, les énoncés sont construits avec des éléments indécomposables (on ne peut pas trouver de morphème plus court) et le sens d’un mot est déterminé par sa position dans la phrase. 

Il est donc impossible de créer des mots de la même famille (comme venir et revenir) ou d’indiquer le pluriel avec un simple signe comme le « s » en français ! 

Les familles de langues construites

Enfin, nous ne pouvions finir cet article sans vous parler des langues construites ! Ces langues ont ceci d’artificiel qu’elles n’ont pas été façonnées par le temps et les rencontres des populations. Elles ont été consciemment mises au point par leurs créateurs. On compte aujourd’hui pas moins de 1 100 langues de science-fiction différentes !

L’esperanto, créée par Ludwig Zamenhof dès le XIXe siècle avait comme ambition de devenir le second langage universel. Cette langue flexionnelle simple a notamment permis aux différentes cultures d’une même nation de mieux communiquer, lorsque les patois divergent. On compte aujourd’hui plus de 25 000 ouvrages en Esperanto et quelques centaines de natifs. Malgré les réticences que ce langage a pu rencontrer depuis la Seconde Guerre mondiale, il a surement de beaux jours devant lui ! 

Une mention spéciale également pour la langue elfique, créée par Tolkien en 1915, qui est un langage évolutif, créé à partir de l’anglais ancien, du finnois du latin et du grec. Ce langage baptisé le quenya présente une morphologie complexe proche de celle des langues “naturelles”. Elle a une tendance flexionnelle fortement synthétique (un mot compte beaucoup de morphèmes) voir agglutinante. Par exemple, « en son sein » se traduit par súmaryasse (súma-rya-sse [sein-son-locatif])

Osez. Parlez.
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Virginie Chataigner
Virginie Chataigner a grandi dans la plus belle ville du monde, Paris, et semble décidée à y rester pour encore de nombreuses années. Fascinée depuis toujours par les sciences et la compréhension du monde qui l'entoure, elle collabore avec le Babbel Magazine depuis 2020.
Virginie Chataigner a grandi dans la plus belle ville du monde, Paris, et semble décidée à y rester pour encore de nombreuses années. Fascinée depuis toujours par les sciences et la compréhension du monde qui l'entoure, elle collabore avec le Babbel Magazine depuis 2020.

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